—Il se peut: par pitié, je ne démentais pas. Je suis ainsi faite, ma chère: je suis seule à connaître ma bonté; ces potins me portaient tort, mais ils lui étaient bienfaisants: ils égaraient, les soupçons, comprenez-vous? Seulement, j'en ai assez! j'en ai assez. Il est devenu impossible.

Un mois après, ce verdict avait force de loi pour tout le petit groupe: Edward Dupont-Gunther était devenu décidément impossible. Il ne donnait plus d'agrément. Il n'amusait plus. Il n'avait même plus la force d'offrir à goûter. Sa présence enténébrait le plus joyeux repas. Il ne savait plus laisser au vestiaire son masque fatal. Il fut généralement admis qu'il avait le mauvais œil. Et puis comment supporter plus longtemps ce garçon qui parlait toujours de se tuer et qui ne s'exécutait jamais?

Edward était comme un aveugle de qui les mains tâtonnantes ne rencontrent plus rien de solide. Des courriers se succédaient sans qu'il reçut une lettre. Des journées passaient sans qu'il ait prononcé une parole. Comme un condamné, à travers une grille, voit les autres hommes, de sa table de restaurant il regardait les gens qui déjeunaient ensemble, causaient, riaient. Il se souvint que lorsqu'il était, à cinq ans, dans un cours au milieu des leçons bourdonnantes, et lorsque ses mains moites salissaient l'histoire de France, il enviait les marchandes des quatre-saisons qu'il entendait dans la rue crier les petits pois verts; de même, le garçon de café et le chasseur lui paraissaient des êtres bienheureux.

Edward n'avait jamais cru possible de vivre sans Edith: il était le prisonnier de cette femme; tel qu'un homme qui se ronge dans une forteresse dont il sait que des précipices l'enserrent. Il tenait à elle comme au garde-fou, un malade sujet à des vertiges. Les heures de bavardages, les journées dispersées en mille menues occupations, en rendez-vous pour des courses futiles, autant de lièges qui le soutenaient sur la vie. Ce visage connu le rassurait la nuit. Il souhaitait la présence d'Edith, ainsi un enfant ne pourrait dormir s'il n'entend près de lui respirer la servante que pourtant il n'aime guère. Rejeté par Edith, il rêva de ce salon inaccessible; il évoquait aux murs plusieurs portraits de la jeune femme, signés des peintres de son intimité, les faux paravents de Coromandel, le divan ballet russe, le Banquet de Platon et l'Ethique de Spinoza ouverts en permanence sur la table... Des cigarettes partout, du Porto, ce qu'un homme, à toute heure du jour, est heureux de trouver et qui l'incite à monter tels étages plutôt que d'autres. Edward s'étonnait de pouvoir respirer hors cette atmosphère de tabac, de fleurs, du dernier parfum de Guerlain, aussi de cabinet de toilette et d'armoires à robes. Il demeura des journées entières étendu, s'abrutissant le soir de chloral. Il écrivit à Firmin Pacaud: «J'ai le sentiment de me survivre.» Son ami, qui était à Londres pour des affaires, ne lui répondit pas. Une lettre lui arriva, timbrée du Carlton de Biarritz, où May essayait d'être affectueuse: elle avait commencé d'écrire au bas de la première page et Edward y relevait toutes les ruses d'une femme pour remplir une feuille de papier avec rien. Il nota qu'elle avait changé d'écriture et adoptait la sage calligraphie de Marcel Castagnède: un homme la possédait, l'avait détruite pour la pétrir de nouveau à son image et à sa ressemblance.


XIV

Ce soir de juin, le bitume semblait fondre, se mêler à la poussière, aux odeurs de cheval et d'essence d'auto. Edward s'était tubé; il avait mis pour la première fois un costume gris aux reflets bleus, très ajusté. Il se sentait mieux, s'efforçait d'attiser cette étincelle de vie qu'il sentait en lui ce soir-là: il soufflait dessus; il imaginait une aventure, une rencontre, quelque chose qui l'insérerait de nouveau dans la vie. A la terrasse du Fouquet's, il échangea quelques saluts et donna même la main à un camarade malheureusement accompagné d'une dame, il se fût bien accroché à lui. Tout de même, Edward but son cocktail avec un parti pris d'optimisme. Sans doute, la rentrée solitaire chez lui, après une soirée décevante, il ne l'imaginait même pas. A cet instant, une soirée occupée d'un espoir de rencontre lui apparaissait toute une existence à épuiser: un malade, pour subsister, se nourrit d'un rien; à ce noyé, une branche suffit pour qu'il surnage. Vers huit heures, Edward eut faim. Voici longtemps qu'il ne s'était senti de l'appétit. Il résolut de dîner selon son goût au restaurant italien de l'avenue Matignon. Il marchait légèrement. Cette étreinte à sa nuque d'une main invisible s'était desserrée. Son ennemi lui laissait le champ libre. La marche ne lui était plus un effort. Aucune gêne dans ses jambes ni dans ses bras; plus rien de cette lassitude qui le jetait, des journées entières, sur son divan, perclus autant qu'un paralytique. Il se sentit réellement un jeune homme comme les autres jeunes gens, et sourit à une ouvrière qui s'était retournée. Ah! il eût dû se souvenir de ce supplice de l'espérance qu'imagine Villiers, du prisonnier trouvant la porte ouverte, le corridor libre, la cour sans gardien et qui, fou de délivrance, atteint la porte dernière où son persécuteur l'attend et lui sourit.

Toutes les tables du trottoir étaient envahies. Le maître d'hôtel lui fit signe qu'il restait une place à l'intérieur. Edward commanda de ces pâtes qu'il aimait en souvenir de Florence et de Naples. Comme il emplissait son verre d'un Asti frappé, il tressaillit de reconnaître à une table proche Edith Gonzalès, Mme Tziegel et Berbinot. Déjà Edward, le visage prêt au sourire, ébauchait un salut. Il était assuré d'avoir été reconnu, de même qu'il ne doutait pas d'être l'objet de ce chuchotement qui avait rapproché les trois têtes. Il avait surpris ce mouvement des yeux qui permet aux femmes du monde, sans se retourner, de tout voir. Edward vainement les regarda. Il se piqua au jeu. Edith épiait dans la glace la mimique de son amant. Elle le connaissait trop pour ne pas lire sur ses traits ce caprice, cette fièvre de ne pas les laisser partir sans avoir obtenu d'eux une parole, un sourire. Edward était assis assez près de ses anciens amis pour entendre des phrases. Edith servait sa tirade sur son goût des êtres, des visages. Berbinot l'écoutait, très grave. Mme Tziegel laissait son amie «faire séduction», comme elle disait, mais, le coude sur la table et le menton dans la main, ne dissimulait pas un ennui profond. Cependant, comme Edith, incapable de baisser la voix, faisait l'éloge d'un jeune romancier de ses amis, Mme Tziegel laissa tomber:

—Il n'y a que Dostoiewsky...

Edward n'entendit pas la réponse de Berbinot, qui sans doute confessait ne rien connaître du romancier russe, car Mme Tziegel se tournant vers lui, cria, de façon à être entendue de toutes les tables: