—Alors on a trouvé le régime de la sainte maison un peu austère, hein?

Trois de ses mentons, écrasés contre sa poitrine, elle considère le jeune homme en dessous, avec complaisance; puis, d'un geste mutin, elle croise les mains derrière le dos, tend sa croupe et familièrement:

—Vous m'avez l'air de n'avoir pas froid aux yeux.

Claude s'étonne et pense que cette virago devrait, selon le précepte, arracher son œil droit et même son œil gauche.

—Vous vous demandez qui je suis? Apprenez à connaître Mme Gonzalès, dame de compagnie de Mlle May Dupont-Gunther. Vous n'en revenez pas, mon ami, de voir une dame de ma sorte, dans cette position subalterne?

Et vite, comme si elle avait hâte que son interlocuteur ne se fit pas plus longtemps une fausse idée touchant l'importance sociale d'une Gonzalès, elle l'avertit que, fille d'un grand d'Espagne et veuve d'un important banquier de Rayonne, elle fut obligée de gagner son pain. Mme Gonzalès s'exprimait avec abondance, avec une loquacité voluptueuse, comme une bavarde qui depuis deux jours n'avait personne à qui parler; elle mettait dans son discoure la complaisance d'une dame de qui la manie est d'éblouir les gens par la peinture de ses splendeurs passées et de les attendrir par l'étalage de ses misères présentes: elle avait la prétention d'avoir été, à la fois, la femme la plus heureuse et la plus malheureuse; admirait que son mari se fut ruiné pour lui faire une vie royale; mais assurait qu'après les désastres survenus, elle avait stupéfié ses relations par son aisance à gagner sa vie et celle de sa fille.

Claude se rendait, compte qu'un des fauteuils eût mieux que lui rempli son rôle de confident; il redoutait de montrer un excès d'intérêt ou un excès d'indifférence, mais il s'attardait au plaisir de renifler les saines émanations de la dame, cette odeur d'une personne très soignée et un peu forte:

—Voilà comment, conclut-elle, je loge depuis dix ans chez M. Dupont-Gunther, qui m'a chargée de rendre habitable cette masure. Ce n'est pas un homme commode, mais je le ferais passer par le trou d'une aiguille.

D'un geste, qui pouvait paraître maternel, elle tapota la joue du jeune homme, et, l'assurant de sa protection, elle héla la fille de chambre, gagna le premier étage.

Claude regarda le salon où presque rien n'était changé depuis la mort du marquis. Le vieux damas des murs montrait une teinte plus vive aux endroits que les portraits de famille ne protégeaient plus. Ce piano à queue avait été apporté quelques jours avant l'arrivée de Claude: peut-être un peu de musique lui viendrait le soir à travers les branches... L'escalier retentit sous les pas de Mme Gonzalès et le jeune homme n'eut que le temps de fuir. Le soleil déclinant le frappa en plein visage: c'était l'heure où les cigales descendent au long des troncs avec la lumière. Il s'arrêta devant un cep, souleva les feuilles violacées de sulfate, cherchant sur les grappes vertes des traces de maladie. Des herbes allumées au milieu de l'allée, la fumée s'élevait comme sur les images des histoires saintes où l'on voit le sacrifice d'Abel. Claude descendit le coteau vers Viridis, dont le clocher italien avait des anneaux d'hirondelles sifflantes et de pigeons. Sur la place, les boutiques étaient vides où l'on débite, les jours de pèlerinage, des médailles et des chapelets. Dans l'église noire, un peu de jour demeurait pris aux guirlandes des petits cœurs bombés, aux cadres dorés qui entourent une couronne de mariée, des épaulettes pareilles à celles du duc d'Aumale, une peinture où le lit du malade a des rideaux blancs avec la Vierge dans un coin du plafond. Claude déchiffre machinalement l'inscription qui l'aidait à ne pas s'endormir aux nasillardes et somnolentes vêpres: «En 182.... Mme la duchesse d'Angoulême vint à Viridis avec une suite nombreuse, pour mettre sous la protection de Notre-Dame, les armes de son auguste époux.» Il salue, au centre des lampes perpétuelles, la Vierge dans sa robe de tous les jours, car elle a une garde-robe nombreuse et change d'atours, les dimanches et jours fériés. Claude se recueille aux pieds de celle dont chaque angélus, à l'aube et au crépuscule, fait fleurir le nom sur ses lèvres. Ah! plus que jamais qu'elle le garde, aujourd'hui qu'il n'aura d'autre compagne que la terre chaude et douce et complice de la chair des hommes et de qui l'odeur, aux soirs orageux, est celle même du désir... Que la Vierge le défende contre nos frères païens, les arbres, contre la superbe des chênes et contre les tilleuls qui sentent l'ardeur et l'amour; qu'elle lui apparaisse plus consolatrice que les aveugles et sourdes constellations, avec leurs noms de mauvais dieux!