A l'éloignement de Jean Péloueyre, elle avait dû d'abord un peu de cette lassitude heureuse des convalescences. La solitude lui était une volupté continue; alanguie, elle se complaisait en soi-même. Bien qu'elle fût incapable d'aucune analyse, elle se sentait autre et, rendue à la vie de jeune fille, connaissait dans sa chair qu'elle n'était plus une jeune fille. Le dégoût l'avait détournée d'assister à l'éclosion en elle d'une femme; mais cette étrangère exigeait d'elle une satisfaction mystérieuse. Inquiète de n'éprouver plus la paix d'avant que cet homme la possédât, comment eût-elle discerné ce désaccord entre son cœur toujours endormi et sa chair à demi éveillée? Elle avait ressenti le déchirement de son être, avec horreur, certes, mais la chair est fidèle à ne rien oublier de ce qu'elle subit. Comme la jeune femme n'ouvrait d'autre livre que son paroissien et que son état de jeune fille bien née et pauvre l'avait tenue à l'écart de toute intime compagnie, aucune fiction, nulle confidence ne l'aurait éclairée sur cette secrète exigence en elle. Alors le destin lui fournit un visage.
Le soleil de mars faisait luire les flaques sur la place. La sieste de Jérôme Péloueyre enchantait la maison au point que pas un meuble n'y craquait. Comme toutes les femmes du bourg, Noémi cousait au rez-de-chaussée, dans l'embrasure d'une fenêtre dont les volets demeuraient mi-clos. De la table à ouvrage, le linge à repriser coulait. Elle entendit un bruit de roues, vit s'arrêter à quelques pas de la fenêtre une charrette anglaise. Un jeune homme tenait les rênes et regardait autour de lui en quête d'un renseignement, mais la place était déserte. Comme Noémi, curieuse, poussait les volets, l'étranger tourna la tête, se découvrit et demanda où habitait le docteur Pieuchon. Après que Noémi lui eût indiqué la route, il salua, toucha du fouet la croupe de son cheval et disparut. Noémi recommença de coudre et tout le jour tira l'aiguille, la pensée vague, inconsciente de ce visage dont elle avait reçu l'empreinte. Le lendemain, à la même heure, l'inconnu passa encore mais ne s'arrêta pas. Pourtant, devant la maison Péloueyre, il retint un peu son cheval et ses regards cherchaient la jeune femme entre les volets rapprochés. A tout hasard, il salua. Au repas du soir, M. Jérôme prétendit tenir du curé que le fils Pieuchon allait de mal en pis et que son père avait fait appel à un jeune médecin de la sous-préfecture dont on vantait la méthode: il traitait la tuberculose par la teinture d'iode à «dose massive»; il fallait que le malade ingurgitât des centaines de gouttes diluées dans l'eau. M. Jérôme doutait que l'estomac du fils Pieuchon pût tolérer cette mixture. Chaque jour passa le tilbury et chaque jour il ralentit devant la maison Péloueyre, sans que jamais Noémi poussât les volets. Le jeune docteur saluait cette raie d'ombre où respirait une jeunesse invisible. Le bourg s'intéressait à la cure par l'iode; tous les tuberculeux du canton en usèrent. On assurait que le fils Pieuchon allait mieux. Le printemps fut précoce; une tiède fin de mars désengourdissait le monde. Un soir, Noémi put se déshabiller la fenêtre ouverte. Elle s'y accouda, heureuse et triste, et sans désir de sommeil. Elle était devant la nuit qui, par un travail secret, «révélait» ce visage d'homme dont elle avait subi l'impression. Pour la première fois, elle y arrêta, de propos délibéré, sa pensée: puisque l'étranger la saluait chaque jour sans même l'apercevoir, ne serait-il plus convenable, le lendemain, de pousser les volets et de rendre le salut? Ayant décidé d'agir ainsi, elle en éprouva une émotion si douce qu'elle retarda l'instant de s'étendre sur son lit. En elle, des traits un à un se détachèrent: Les cheveux frisés et noirs entrevus dans la seconde où le jeune inconnu soulevait son chapeau,—le rouge épais des lèvres sous une moustache courte,—le costume de sport où luisait l'agrafe d'un stylo,—pas de cravate, mais une molle chemise de tussor ouverte.
Noémi, toute instinct, mais dressée à l'examen de conscience, fut vite mise en alerte: sa première alarme vint, pendant sa prière, de ce qu'il fallut recommencer chaque oraison: entre Dieu et elle, souriait une figure brune. Au lit, elle en fut obsédée et au réveil, encore toute brouillée de rêves, elle pensa d'abord qu'elle allait le revoir. Durant la messe de ce matin-là, les mains de Noémi ne quittèrent pas son visage. A l'heure de la sieste, lorsque le tilbury ralentit devant la maison Péloueyre, tous les volets du rez-de-chaussée étaient hermétiquement clos.
Ce fut alors que l'exilé reçut à Paris des lettres qui l'étonnèrent, celles où Noémi lui disait: «Je m'ennuie de toi...» En ce temps-là, elle attendait dans la pièce noire que le tilbury fût passé pour entr'ouvrir les volets et se mettre à l'ouvrage. Une après-midi, elle se répéta que le scrupule aussi est un péché: «Je me monte la tête», songeait-elle. Une fois pour toutes, elle se pencherait à la fenêtre, répondrait au salut de l'étranger. Elle crut entendre un bruit de roues et déjà sa main hésitait sur l'espagnolette, mais pour la première fois depuis deux semaines, le tilbury ne passa pas. A l'heure où M. Jérôme prenait sa valériane, Noémi monta chez lui et ne put se défendre de l'avertir que le nouveau docteur n'était pas allé chez les Pieuchon. M. Jérôme le savait: le fils Pieuchon avait eu la veille une rechute et ne supportait plus l'iode. Il vomissait le sang à pleine cuvette, disait le curé. Le printemps est une saison dangereuse aux poitrinaires. On rapportait que le docteur Pieuchon avait eu des paroles très dures pour son confrère qui, sans doute, n'oserait plus reparaître dans le bourg. Noémi reçut un métayer, aida Cadette à plier la lessive. A six heures, elle alla faire son adoration; puis, comme chaque jour, s'arrêta chez ses parents. Mais après le dîner, elle se plaignit de migraine et gagna sa chambre.
Elle mena une vie plus active; ses couvées réussirent. Endimanchée, elle fit les visites annuelles que les dames du bourg échangent avec solennité. Enfin elle entreprit la tournée des métairies. Elle aimait les courses en carriole dans les chemins forestiers que défoncent les charrois. Aux côtés de la jeune femme, le petit-fils de Cadette conduisait le cheval. Les ajoncs tachaient de jaune les fourrés de fougères sèches. Aux chênes, les feuilles mortes frémissaient, résistaient encore à un souffle chaud du Sud. L'exact miroir rond d'une lagune reflétait les fûts allongés des pins, et leurs cimes et l'azur. Aux troncs innombrables, de fraîches blessures saignaient et, brûlantes, embaumaient cette journée. Le chant du coucou rappelait d'autres printemps. Des cahots rejetaient le petit-fils de Cadette contre Noémi et ces deux enfants riaient. Le lendemain la jeune femme se plaignit de courbatures et le régisseur fut prié d'achever la tournée des métairies. Hors la messe, on ne la vit plus jusqu'à ce matin où revint Jean Péloueyre.
XII
Elle l'attendit à la gare: sa robe d'organdi s'épanouissait au soleil. Elle portait des mitaines de fil et, à son cou nu, un médaillon où étaient peints deux amours luttant avec un bouc. Des enfants jouaient à marcher sur un rail. Le petit train siffla bien avant de paraître. Noémi voulait que son émotion fût de la joie. L'absence ayant adouci dans son souvenir les traits de Jean Péloueyre, elle avait comme recréé son époux afin qu'il ne fût plus repoussant et ne gardait de lui qu'une image insidieuse et retouchée. Tel était son désir de l'aimer, qu'elle se crut impatiente d'embrasser ce Jean Péloueyre irréel. Si autour de son doux corps épanoui, le désir avait flotté, caressant en dépit d'elle d'autres visages, Dieu savait que pas une fois elle n'avait consenti même à une pensée trouble. En revanche, elle ne doutait pas que cette grâce lui dût être accordée de voir descendre du train un époux différent de celui dont, le cœur délivré, elle avait salué le départ.
Sur le marchepied d'un wagon de deuxième classe, Jean Péloueyre parut. Non, non, il n'était plus le même. Ses mains affaiblies soutenaient à peine une valise dont le petit-fils de Cadette lestement le débarrassa. Au bras de Noémi, il titubait un peu: «Mais tu es malade, pauvre Jean!» Lui non plus, ne reconnaissait pas cette femme, tant elle avait bénéficié de son absence,—éclatante et fleurissante et, plus encore que naguère dans le parloir du curé, femelle merveilleuse en face du mâle rabougri. Autour du couple, on chuchotait. Jean Péloueyre avait honte à cause de la marchande de journaux, du chef de gare et du facteur: «J'aurais dû t'envoyer la voiture. Pourquoi ne m'as-tu pas écrit que tu étais malade?» Noémi prépara le lit, lava le visage et les mains de Jean Péloueyre, étendit sur la table de chevet une nappe blanche, y disposa les revues qui s'étaient accumulées et qu'elle n'avait pas ouvertes. Jean, comme un enfant pauvre qu'on dorlote, l'épiait de ses vifs petits yeux. M. Jérôme ne voulut pas qu'on appelât le docteur Pieuchon: qu'un autre que lui dans la maison fût malade, c'était ce qui pouvait jeter ce doux hors des gonds. A peine son fils au lit, il se coucha lui aussi, prétendant souffrir de partout, et refusa avec de gros mots les soins de Cadette. Noémi vint le voir, non pour s'informer de sa santé, mais pour obtenir qu'il consentît à la visite du docteur. Il refusa net: Pieuchon ne quittait pas le chevet de son fils infesté de microbes. Si elle tenait à voir un carabin, elle ferait venir le «jeune homme à la teinture d'iode!» Noémi détourna la tête, et dit que ce garçon ne lui inspirait aucune confiance; ne soignait-il pas d'ailleurs tous les tuberculeux de l'arrondissement? M. Jérôme la coupa d'un ton rogue, criant que c'était son dernier mot, et qu'il entendait qu'on ne l'importunât plus. Comme aux plus mauvais jours, il se coucha le nez au mur, poussa à intervalles réguliers d'effrayants soupirs et ces: Ah! Dieu! Dieu!—qui autrefois éveillaient Jean dans le silence de la nuit.
Quand Noémi revint à sa chambre, la bonne y déployait un lit-cage. Jean Péloueyre dont on ne voyait, au centre du traversin, que les yeux brillants de rongeur, les pommettes trop rouges, le nez aigu, balbutia qu'il avait froid dans le grand lit, que toujours il avait préféré dormir à l'étroit, enfin qu'avant qu'un médecin l'ait ausculté, il jugeait imprudent de partager la couche de Noémi. Elle aurait voulu protester, feindre d'être déçue. Elle ne trouva aucun mot, et posa ses lèvres sur le front mouillé de Jean Péloueyre; mais il détourna la tête, ne pouvant supporter la gratitude horrible de ce baiser. La journée ainsi passa calme et triste. Etendu dans sa muette province, il somnolait, ne s'éveillait qu'au tintement d'une petite cuiller contre une soucoupe. Bien qu'il ne fût pas très malade, Noémi le soutenait pendant qu'il buvait et il buvait à lentes gorgées pour sentir plus longtemps ce bras tiède contre son cou. Vint le crépuscule; la cloche de l'église tinta. Ils entendirent dans la cour les hue! dia! du petit-fils de Cadette qui attelait. La porte fut entrebâillée par M. Jérôme, les pieds nus dans des pantoufles, vêtu d'une robe de chambre souillée de remèdes. Honteux de sa colère, il venait se faire pardonner et, affectant de l'inquiétude, prétendit ne pouvoir attendre plus longtemps pour être rassuré: sur son ordre, le petit-fils de Cadette allait quérir le jeune «médecin à la teinture d'iode». Jean Péloueyre protesta; il n'éprouvait rien qu'un peu de fatigue; quelques jours de repos et il n'y paraîtrait plus; le docteur ne comprendrait pas qu'on ait osé le déranger d'urgence...
Assise dans l'ombre, Noémi ne prononçait aucune parole, écoutait le bruit des roues décroître et, sans un tressaillement, sans un sanglot, pleurait. Une giboulée fouetta les vitres, hâta la venue de la nuit et aucun des époux ne demandait la lampe. Cadette vint enfin avec de la lumière et mit le couvert près du lit de Jean. Pendant qu'ils mangeaient, Noémi lui demanda si son travail d'histoire était achevé; il secoua la tête et elle ne lui posa plus de questions. La carriole roula de nouveau dans la cour. Jean Péloueyre dit: «Voilà le docteur.» Noémi se leva et se tint debout loin de la lampe. Elle écoutait comme un orage, s'approcher le grondement d'une voix, des pas dans l'escalier. Cadette ouvrit la porte; il entra. Plus corpulent qu'il n'avait paru à Noémi, c'était ce que dans le pays des Péloueyre, on appelle un beau drôle. Noir de poil, mais le teint couleur de grenade, de ses longs yeux de mule andalouse, sans vergogne déjà il guettait ceux de Noémi, suivant la ligne de son corps avec une méthode lente. Lui aussi avait pensé à elle, lui aussi! N'osant quitter la zone d'ombre, elle frémissait. Cependant il examinait le malade: «Voulez-vous déboutonner votre chemise? Un mouchoir suffira, madame... Comptez trente et un, trente-deux, trente-trois...» La lampe éclairait ces clavicules, ces omoplates, ces côtes,—cette pitoyable misère... Non, l'état de M. Péloueyre n'offrait rien d'alarmant, mais il faudrait surveiller «ses sommets». Il ordonna des fortifiants, des piqûres de cacodylate. Parfois il regardait Noémi. N'allait-il pas croire qu'elle avait cherché à l'introduire dans la maison? C'était si étrange d'obliger un médecin à faire six kilomètres en carriole, le soir, pour ausculter un affaibli! Il ne s'en allait pas et de son accent lourd, se défendait d'avoir jamais prétendu guérir, avec son traitement d'iode, un tuberculeux aussi avancé que le fils Pieuchon. Sa voix traînante, sa voix campagnarde rendait un son mâle et grave. Noémi se sentait épiée par des regards coulés sous des paupières couleur de safran; mais lui ne voyait d'elle qu'un fantôme silencieux. Il en vint à dire que mieux valait prévenir la maladie, que M. Péloueyre était un terrain tout préparé et favorable aux bacilles: «Un terrain, dirais-je, tuberculisable. Feu madame Péloueyre mourut phtisique, n'est-ce pas?» Ce jargon allait mal à cette bouche fraîche, créée pour ne dispenser aucune autre science que des baisers. Il jugeait nécessaire qu'on suivît le malade. Ce disant, il quêtait une invitation à revenir. Comme Noémi demeurait muette, il se leva et demanda avec rondeur si M. Péloueyre souhaitait qu'il renouvelât ses visites,—ne serait-ce que pour lui administrer ses piqûres. «Qu'en penses-tu, Noémi?» Comme elle ne répondait pas, Jean crut qu'elle ne l'avait pas entendu et répéta: «Dis, Noémi, faut-il que monsieur revienne?» Elle prononça enfin: «C'est tout à fait inutile.» Le ton de ce refus était tel que Jean Péloueyre eut peur qu'elle ait froissé le médecin, et il protesta que «le docteur demeurait seul juge». Le gros garçon, sans nul embarras, promit d'accourir au premier appel. Noémi alors prit la lampe et le précéda. Elle descendait vite, sentant ce souffle chaud sur sa nuque. La carriole attendait devant la porte. Le jeune homme y monta sans avoir obtenu un regard. Le petit-fils de Cadette fit claquer sa langue. Une lanterne éclairait la croupe du cheval. Le vent nocturne éteignit la lampe que tenait haut la jeune femme et elle demeura ainsi dans la nuit, au seuil de cette maison morte, écoutant décroître un roulement de carriole. Elle ne dormit pas. Jean Péloueyre, dans le lit de fer, s'agitait, prononçait des paroles confuses. Noémi se releva pour le border, posa sa main sur son front sans l'éveiller, comme elle eût fait à l'enfant qui ne naîtrait jamais.