Pour Jean Péloueyre suffoquant, l'été s'était adouci. En septembre, de fréquents orages roussirent les feuilles. Le petit-fils de Cadette portait au malade les premiers cèpes et leur odeur de terre sylvestre, le distrayait avec les ortolans capturés au petit jour: il les engraisserait dans le noir et les servirait à moussu Jean après les avoir étouffés dans un vieil armagnac. Des vols de ramiers présageaient un hiver précoce: bientôt on monterait les appeaux à la palombière... Toujours Jean Péloueyre avait aimé l'approche de l'arrière-saison, cet accord secret avec son cœur des champs de millade moissonnés, des landes fauves connues des seules palombes, des troupeaux et du vent. Il reconnaissait quand, à l'aube, on ouvrait la fenêtre pour qu'il respirât mieux, le parfum de ses tristes retours de chasse aux crépuscules d'octobre. Mais il ne lui fut pas donné d'attendre en paix le passage: Noémi ne savait pas que l'on doit le silence aux mourants; et de même qu'autrefois elle n'avait pu lui céler son dégoût, elle ne savait aujourd'hui lui faire grâce de ses remords. Elle mouillait de larmes sa main, insatiable de pardon. Vainement lui disait-il: «C'est moi seul qui t'ai choisie, Noémi ... moi seul qui n'ai pas eu souci de toi...» Elle secouait la tête, ne voyait rien, hors ceci que Jean mourait pour elle: qu'il était noble et grand! qu'elle l'aimerait s'il guérissait! Elle lui rendrait au centuple cette tendresse dont elle fut si avare. Comment Noémi aurait-elle su que d'un Jean Péloueyre à peine convalescent, elle eût déjà commencé de se déprendre, et qu'il fallait qu'il touchât à son heure dernière pour qu'enfin elle le pût aimer? C'était une très jeune femme ignorante et charnelle et qui ne connaissait pas son cœur. Mais ce cœur de désir était sans ruse et soumis à Dieu. Gauchement, elle exigeait du moribond le mot qui l'eût délivrée de son remords. Après de tels débats, il perdait cœur, et souhaitait de ne pas demeurer seul avec elle; il l'eut été souvent (car M. Jérôme était cloué au lit par tous ses maux conjurés); mais que le jeune docteur montrait donc de dévouement! Jean Péloueyre s'étonnait de l'étrange fidélité d'un inconnu. Incapable de soutenir une conversation, du moins il jouissait de cette présence.

Une après-midi, à la fin de septembre, il s'éveilla d'une longue somnolence et aperçut, dans un fauteuil, près de la fenêtre, Noémi, la tête renversée par le sommeil, écouta ce souffle d'enfant calme, referma les yeux. Au bruit de la porte, il les rouvrit: le docteur entrait doucement; Jean fut lâche devant l'effort d'une seule parole d'accueil et feignit de dormir. Les souliers de chasse du jeune homme craquèrent. Puis plus rien: un silence qui incita Jean Péloueyre à voir. L'ami inconnu, près de la jeune femme assoupie, se tenait debout. Non pas d'abord incliné vers elle, imperceptiblement il se pencha, et sa forte main velue tremblait... Jean Péloueyre ferma les yeux, entendit la voix basse de Noémi: «Ah! pardonnez-moi... Vous m'avez surprise, docteur; je dormais un peu, je crois... Notre malade est abattu aujourd'hui... Le temps est si accablant! Voyez: les feuilles ne remuent pas...» Le docteur répondit que pourtant le vent soufflait du sud-ouest; et Noémi: «Le vent d'Espagne nous portera l'orage...» L'orage, c'était ce garçon pâle et furieux de désir et de qui les yeux paraissaient «chargés» comme le ciel. Noémi se leva, vint vers Jean, et mit ce lit de fer entre elle et l'homme qui la couvait du regard. Il balbutia: «Il faudrait vous ménager, madame, dans son intérêt même.—Oh! Moi, je résiste à tout; je trouve la force de manger et de dormir comme une bête... Comment font ceux qui meurent de chagrin?» Ils s'assirent loin l'un de l'autre. Jean Péloueyre semblait sommeiller toujours et sans remuer les lèvres, se chantait à lui-même, en marquant la césure: Mon Péloueyre touche à son heure dernière...

Comme si l'arrière-saison l'eût retenu dans un embrassement, dans ses voiles et dans son odeur de larmes, il étouffa moins, se nourrit un peu: ce furent pourtant ses jours de plus grande souffrance. Au bord de la mort, mais vivant, s'il ne doutait pas de Noémi,—lorsqu'il entrerait dans la ténèbre, avec quoi se défendrait-il contre ce jeune homme qui était beau? L'ombre misérable d'un mort ne sépare pas ceux qui furent prédestinés à s'aimer. Rien ne parut de ses affres; il serrait la main du docteur, lui souriait. Ah! qu'il aurait voulu vivre pourtant afin de le vaincre et d'être préféré! Quelle sombre folie lui avait donc inspiré le désir de la mort? Même sans Noémi, même sans femme, il fait si bon boire l'air et la caresse du vent de l'aube l'emporte sur toutes caresses... Trempé de sueur, et dans le dégoût de son odeur de malade, il regardait le petit-fils de Cadette qui, par la fenêtre ouverte, lui tendait la première bécasse de la saison... O matinées de chasse! Béatitude des pins aux cimes ternes et grises dans l'azur, pareils aux humbles qui seront glorifiés! Alors, au plus épais de la forêt, une coulée verte d'herbages, d'aulnes et de brume dénonçait l'eau vive que l'alios colore d'ocre. Les pins de Jean Péloueyre forment le front de l'immense armée qui saigne entre l'Océan et les Pyrénées; ils dominent Sauternes et la vallée brûlante où le soleil est réellement présent dans chaque graine de chaque grappe... Avec le temps, Jean Péloueyre eut été moins soucieux de son cœur parce que toute laideur comme toute beauté se perd dans la vieillesse; et il aurait eu cela, du moins, les retours de la chasse, les champignons ramassés. Les étés d'autrefois brûlent dans les bouteilles d'Yquem et les couchants des années finies rougissent le Gruau-Larose. On lit devant le grand feu de la cuisine, entouré de landes pluvieuses... Cependant Noémi disait au docteur: «Ce n'est pas la peine que vous reveniez demain...» Il répondait: «Si! Si! Je reviendrai...» Noémi comprenait-elle? Se pouvait-il qu'elle ne comprît pas? S'était-il jamais déclaré? Jean Péloueyre mourrait-il sans voir l'issue de cette lutte à son chevet? On eût dit que quelqu'un ayant connu que le pauvre enfant se détachait du monde sans souffrir assez, à la hâte tressait des liens tels qu'il ne les pût briser qu'en un immense effort. Pourtant, un à un, tous se rompirent jusqu'à sa rechute dernière: ses passions s'éteignirent avant lui et vint le jour où il put donner à tous le même sourire, la même gratitude sans nuance. Ce n'étaient plus des vers qu'il répétait, mais des paroles comme celles-ci: «C'est Moi. Ne craignez point...»

Les pluies de l'hiver finissant enserrèrent la chambre ténébreuse. Pourquoi se demandait-on si Jean Péloueyre souffrait, puisque sa souffrance était une joie? De la vie, il ne percevait plus que les chants des coqs, des cahots de charrette, des appels de cloche, ce ruissellement indéfini sur les tuiles, et, la nuit, des sanglots de rapaces oiseaux, des cris de bêtes assassinées. Sa dernière aube toucha les vitres. Cadette alluma un feu dont la fumée résineuse emplit la chambre. Cette haleine des pins incendiés que si souvent, dans les étés torrides, la lande natale lui souffla au visage, Jean Péloueyre la reçut sur son corps expirant. Les d'Artiailh prétendaient savoir qu'il entendait encore mais qu'il ne voyait plus. M. Jérôme, en sa robe souillée de remèdes, était debout contre la porte, un mouchoir sur la bouche. Il pleurait. Cadette et son petit-fils s'agenouillèrent dans l'ombre. La voix du prêtre, avec des paroles propitiatoires, semblait forcer des vantaux invisibles: Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu le Père tout-puissant, qui vous a créée; au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant qui a souffert pour vous; au nom de l'Esprit Saint qui est descendu sur vous; au nom des Anges et des Archanges; au nom des Trônes et des Dominations; au nom des Principautés et des Puissances... Noémi le contemplait ardemment, se disant en elle-même: «Il était beau...» Les gens du bourg confondirent le glas de son agonie avec l'Angelus du matin.

XVI

M. Jérôme se coucha. Les miroirs où si souvent Jean Péloueyre avait contemplé sa pauvre mine, furent voilés de linge. On habilla son corps comme pour la grand'messe: Cadette le coiffa même d'un feutre et lui mit un paroissien entre les mains. La cuisine se remplit d'une rumeur de fête parce qu'il y aurait quarante personnes à la salle à manger. Des métayères hurlèrent autour du char, pareilles aux antiques pleureuses. C'était la première fois que le curé faisait une seconde classe. On distribua une paire de gants et un sou enveloppé de papier à tous les invités. Il plut pendant le service, mais une éclaircie dura jusqu'au retour du cimetière. Jean Péloueyre attendit dans la terre la résurrection des morts, dans ce sable sec et qui momifie et embaume les cadavres; Noémi Péloueyre s'ensevelit dans le crêpe pour trois ans. Son grand deuil la rendit, à la lettre, invisible. Elle ne sortait qu'à l'heure de la messe et s'assurait, avant de traverser la place, qu'il n'y eût personne. Même quand vinrent les premières chaleurs, un col liseré de blanc serra son cou. Certaines critiques l'obligèrent à refuser une robe d'un noir trop soyeux, trop brillant. Vers ce temps-là le bruit se répandit de la conversion du jeune docteur: on le signala à la messe, dans la semaine. Il y paraissait entre deux visites. Le curé, si on sollicitait son avis sur un événement si consolant pour un pasteur, souriait de sa bouche sans lèvres et comme cousue, mais ne disait mot. Peut-être avait-il perdu de son autorité et de sa force de persuasion, car il ne put obtenir de M. Jérôme que la clause fût effacée de ses dernières volontés qui obligeait Noémi à ne pas se remarier. Il échoua de même lorsqu'il insista pour adoucir les rigueurs d'un deuil dont il blâmait l'excès. M. Jérôme se glorifiait d'appartenir à une famille où les veuves ne quittaient jamais le noir et les d'Artiailh montrèrent beaucoup de zèle à maintenir Noémi dans cet ensevelissement. C'est pourquoi, en ces aubes d'hiver où l'église est si sombre, le jeune docteur ne discernait pas plus la veuve dans son ténébreux nuage qu'elle-même ne voyait son époux à travers la dalle scellée que touchaient chaque jour ses genoux. A peine entrevit-il, parfois, la clarté d'un visage brillant de jeunesse en dépit du jeûne des matins de communion et d'une vie cloîtrée. Au lendemain de la messe d'anniversaire, lorsqu'il fut connu de tout le bourg que Noémi Péloueyre ne rejetterait pas son voile, les sentiments chrétiens du docteur fléchirent. Il ne négligea pas que l'église, mais aussi ses malades. Le vieux Pieuchon avait entendu dire de son jeune confrère qu'il buvait, et même qu'il se levait la nuit pour boire. M. Jérôme ne s'était jamais si bien porté et sa bru connut des loisirs; elle s'occupait du domaine, mais les pins n'exigent guère de surveillance. Sa piété solide, régulière, était courte et peu soutenue de lectures. A peine capable de méditation, elle s'attachait surtout aux formules. Comme il n'est guère de pauvres au pays de la résine, et qu'on a tôt fait de grouper, une fois dans la semaine, autour d'un harmonium, le troupeau bêlant des enfants de Marie, que restait-il à Noémi, sinon, selon l'usage des Landaises, de se divertir sans excès avec la nourriture? Dès la troisième année de son deuil, Noémi épaissit et le docteur Pieuchon dut lui ordonner de marcher une heure chaque jour.

Une après-midi à l'époque des premières chaleurs, elle alla jusqu'à la métairie nommée Tartehume, et, accablée, se laissa choir sur le talus. Autour d'elle, les genêts bourdonnaient d'abeilles et des taons, des mouches plates, sorties des brandes, piquaient ses chevilles. Noémi sentait battre son cœur comprimé de personne forte, et ne pensait à rien qu'à cette poussiéreuse route qu'une récente coupe de pins livrait tout entière au feu du ciel et où, pour le retour, elle devrait parcourir encore trois kilomètres. Elle éprouvait que les pins innombrables, aux entailles rouges et gluantes, que les sables et les landes incendiées la garderaient à jamais prisonnière. En cette femme inculte et sans intelligence s'éveillait confusément le débat qui avait déchiré Jean Péloueyre: N'était-ce pas cette terre de cendre, cette vie érémitique qui obligeait une malheureuse mourant de soif à hausser la tête, à se tendre toute vers le rafraîchissement éternel? Elle essuyait avec son mouchoir bordé de noir ses mains moites et ne regardait rien que ses souliers poudreux et le fossé où des fougères naissantes s'ouvraient comme des doigts. Pourtant elle leva les yeux, reçut au visage cette odeur de pain de seigle qui était l'haleine de la métairie, et brusquement fut debout, tremblante: un tilbury qu'elle reconnut était arrêté devant la maison. Que de fois, entre les volets rapprochés d'une fenêtre, avait-elle regardé luire ces essieux avec plus d'amour que des étoiles! Elle secoua sa robe pleine de sable;—des charrois cahotaient; un geai cria; Noémi, dans un nuage de mouches plates, demeurait immobile les yeux sur cette porte qu'un jeune homme allait ouvrir. Bouche bée et la gorge gonflée, elle attendait, elle attendait—humble bête soumise. Lorsque s'entrebailla la porte de la métairie, ses regards fouillèrent l'ombre où se mouvait un corps; une voix familière ordonnait en patois d'énormes doses de teinture d'iode... Il parut: le soleil alluma chaque bouton de sa veste de chasse; le métayer tint le cheval par la bride; il disait qu'on était à la saison la plus dangereuse pour les incendies: tout est encore sec, rien ne verdit sous bois et les landes ne sont plus inondées... Le jeune homme rassembla les rênes. Pourquoi Noémi reculait-elle? Une force suspendait son élan vers celui qui s'avançait, la tirait en arrière. Elle s'enfonça dans les brandes plus hautes qu'elle; les ronces écorchaient ses mains. Un instant elle s'arrêta, attentive à un roulement de voiture sur la route qu'elle ne voyait plus. Sans doute, fuyant ainsi, songeait-elle que le bourg n'accepterait pas sans cris qu'elle déchût de son rang de veuve admirable, et qu'une clause du testament de M. Jérôme empêcherait toujours les d'Artiailh de consentir à ce que Madame d'Artiailh appelait «un bête de mariage». Mais de tels obstacles, l'instinct de Noémi ne les eût-il balayés, si ne l'avait pas jugulée une autre loi plus haute que son instinct? Petite, elle était condamnée à la grandeur; esclave, il fallait qu'elle régnât. Cette bourgeoise un peu épaisse ne pouvait pas ne se pas dépasser elle-même: toute route lui était fermée, hors le renoncement. Dès cette minute-là, dans la pignada pleine de mouches, elle connut que sa fidélité au mort serait son humble gloire et qu'il ne lui appartenait plus de s'y soustraire. Ainsi courut Noémi à travers les brandes, jusqu'à ce qu'épuisée, les souliers lourds de sable, elle dût enserrer un chêne rabougri sous la bure de ses feuilles mortes mais toutes frémissantes d'un souffle de feu,—un chêne noir qui ressemblait à Jean Péloueyre.

La Motte, Vémars, juillet;

Johannet, Saint-Symphorien, septembre 1921.