M. Jérôme démasqua ses batteries: il resterait au lit. C'était sa manière d'ignorer les obsèques et les noces de son entourage. En ces conjonctures solennelles, il avalait un cachet de chloral et tirait ses rideaux. On rappelait que durant l'agonie de sa femme, il se coucha au plus haut étage de la maison et, le nez au mur, ne consentit à ouvrir un œil que lorsqu'il fut assuré que la dernière pelletée de terre avait recouvert le cercueil; que le train emportait le dernier invité. Le jour du mariage de son fils, il ne voulut pas que Cadette rabattît les volets lorsque Jean Péloueyre, vert et réduit à rien dans son habit, lui demanda de le bénir.
Jour terrible! Toute la honte de Jean Péloueyre lui était revenue d'un coup. Bien que le cortège défilât dans le vacarme des cloches, sa fine oreille de chasseur ne perdit rien des apitoiements de la foule. Il entendit un jeune homme murmurer: Quel dommage! Des jeunes filles, grimpées sur les chaises, pouffaient. Entre l'autel incendié et la foule en rumeur, il vacillait, accrochait ses mains au velours du prie-Dieu. Il ne regardait pas, mais sentait frémir à ses côtés le corps mystérieux d'une femme... Le curé lisait, lisait. Ah! si son discours avait pu ne jamais finir! Mais le soleil, criblant de confettis les vieilles dalles, déclinerait,—puis s'ouvrirait le règne de la nuit révélatrice.
La chaleur avait gâté le repas; l'une des langoustes sentait fort. La bombe glacée se mua en une crème jaune. Plutôt que de fuir, les mouches se seraient laissées écraser sur les petits fours, et les femmes fortes souffraient d'être harnachées: d'actives sudations brûlèrent sans recours les corsages. Seule la table des enfants criait de joie. Du fond de son abîme, Jean Péloueyre épiait les visages: que chuchotait Fernand Cazenave à un oncle de Noémi? Comme un sourd-muet, Jean devinait la phrase aux mouvements des lèvres: «Si l'on nous avait écoutés, on aurait évité ce malheur, mais dans notre position, c'était bien délicat d'intervenir...»
V
La chambre de cette maison de famille d'Arcachon était meublée de faux bambou. Nulle étoffe ne dissimulait les ustensiles sous la toilette, et des moustiques écrasés souillaient le papier de tenture. Par la fenêtre ouverte, l'haleine du bassin sentait le poisson, le varech et le sel. Le ronronnement d'un moteur s'éloignait vers les passes. Dans les rideaux de cretonne, deux anges gardiens voilaient leurs faces honteuses. Jean Péloueyre dut se battre longtemps, d'abord contre sa propre glace, puis contre une morte. A l'aube un gémissement faible marqua la fin d'une lutte qui avait duré six heures. Trempé de sueur, Jean Péloueyre n'osait bouger,—plus hideux qu'un ver auprès de ce cadavre enfin abandonné.
Elle était pareille à une martyre endormie. Les cheveux collés au front, comme dans l'agonie, rendaient plus mince son visage d'enfant battu. Les mains en croix contre sa gorge innocente, serraient le scapulaire un peu déteint et les médailles bénites. Il aurait fallu baiser ses pieds, saisir ce tendre corps, sans l'éveiller, courir, le tenant ainsi, vers la haute mer, le livrer à la chaste écume.
VI
Bien qu'un billet circulaire obligeât le couple à demeurer absent trois semaines, dix jours après la noce, il revint s'abattre dans la maison Péloueyre. Le bourg fut en rumeur et les Cazenave, sans attendre le jeudi, accoururent et scrutèrent le visage de Noémi. Mais la jeune femme ne livra rien de son cœur. Les d'Artiailh et le curé arrêtèrent d'ailleurs les commérages: les tourtereaux avaient préféré—disaient-ils—le calme du foyer au tumulte des hôtels et des gares. A la sortie de la grand'messe, Noémi, très parée, serra les mains, en souriant: elle riait, elle était donc heureuse. Son assiduité à la messe quotidienne pourtant ne laissa pas d'étonner. Des dames notèrent que ses mains, bien après la communion, ne s'écartaient pas d'une figure amincie et dolente. On inféra de cette mine abattue que Noémi était grosse. Tante Félicité parut un jour pour mesurer d'un œil furtif la ceinture de la jeune femme. Mais un secret colloque avec Cadette,—vieille augure qui présidait aux lessives,—la rassura. Dès lors elle crut politique de se tenir à l'écart, ne voulant, disait-elle, feindre d'approuver par sa présence une union monstrueuse, manigancée par les prêtres. Elle ménageait sa rentrée aux premiers éclats d'un inévitable drame.
Cependant M. Jérôme s'étonnait que sa bru le soignât avec la passion d'une Sœur de Saint-Vincent-de-Paul. A l'heure prescrite, elle portait chaque remède, ordonnait le repas selon un rigoureux régime et, avec une douce autorité, imposait à tous le silence durant la sieste. Comme autrefois, Jean Péloueyre s'évadait de la maison partenelle, longeait les murs des ruelles détournées. A l'affût derrière un pin, en lisière d'un champ de millade, il guettait les pies. Il eût voulu retenir chaque minute et que le soir ne vînt jamais. Mais déjà plus vite naissait l'ombre. Les pins, en proie aux vents d'équinoxe, reprenaient en sourdine la plainte que leur enseigne l'Atlantique dans les sables de Mimizan et de Biscarosse. De l'épaisseur des fougères, s'élevèrent les cabanes de brande où les Landais, en octobre, chassent les palombes. L'odeur du pain de seigle parfumait le crépuscule autour des métairies. Au soleil couchant, Jean Péloueyre tirait les dernières alouettes. A mesure qu'il se rapprochait du bourg son pas devenait plus lent. Un peu de temps encore! encore un peu de temps, avant que Noémi souffre de le sentir dans la maison! Il traversait le vestibule à pas de loup; elle le guettait, la lampe haute et venait à lui avec un sourire d'accueil, lui tendait son front, soupesait la carnassière, faisait enfin les gestes de l'épouse, heureuse parce que le bien-aimé est revenu. Mais elle ne soutenait son rôle que quelques minutes et pas une seconde ne put se flatter de faire illusion. Pendant le repas, M. Jérôme les délivrait du silence: depuis qu'une jeune garde-malade s'inquiétait de lui, il ne se lassait de décrire ses sensations. Comme elle se chargeait de recevoir les métayers, Noémi devait l'entretenir du domaine. M. Jérôme admirait que cette petite fille fût la seule dans la maison à savoir vérifier les comptes du régisseur, et surveiller la vente des poteaux de mines. Il lui attribuait aussi le mérite des deux kilos qu'il avait gagnés depuis le mariage de son fils.
Le repas achevé et M. Jérôme sommeillant, les pieds aux chenêts, les deux époux, sans recours possible, se trouvaient face à face. Jean Péloueyre s'asseyait loin de la lampe, respirait à peine, s'effaçait dans l'ombre. Mais rien ne pouvait empêcher qu'il fût là et que Cadette à dix heures apportât les bougeoirs. O dure montée vers les chambres! Le pluvieux automne chuchotait sur les tuiles. Un contrevent claquait; le cahotement d'une charrette s'éloignait. A genoux contre le lit redoutable, Noémi détachait à mi-voix les mots de sa prière: «Prosternée devant Vous, ô mon Dieu, je Vous rends grâce de ce que Vous m'avez donné un cœur capable de Vous connaître et de Vous aimer...» Jean Péloueyre, dans les ténèbres, devinait la rétraction du corps adoré et s'en éloignait le plus possible. Quelquefois, Noémi avançant une main vers ce visage moins odieux puisqu'elle ne le voyait plus, y sentait de chaudes larmes. Alors, pleine de remords et de pitié, comme dans l'amphithéâtre une vierge chrétienne d'un seul élan se jetait vers la bête, les yeux fermés, les lèvres serrées, elle étreignait ce malheureux.