Jean-Paul, pour réveiller son auditoire, fait, aux dépens des bourgeois, une plaisanterie qui lui est familière ... et voici que la bouche du petit ouvrier sourit, d'un sourire très jeune, qui montre les dents abîmées... Jean-Paul devine cette âme attentive. Il parle maintenant d'une voix émue et contenue, et regarde là-bas s'illuminer les yeux bruns, ces yeux dont jaillit comme une lumière très lointaine entre les paupières malades.

Alors, citant les émouvantes phrases de Lacordaire et de Montalembert, il dit les joies pures de l'amitié et qu'il n'existe plus de barrière entre les apprentis et les étudiants. Il montre les âmes diverses, unies en une foi commune; il le dit et sans doute est-il à cet instant tout à fait convaincu; désormais l'auditoire s'intéresse passionnément.

«Nous aurons, camarades, l'âme d'un ami pour nous consoler aux heures désenchantées. Nous vivrons des heures de joie infiniment douces que les autres hommes ne connaissent pas...»

Celui qui parlait ainsi, n'était-ce pas ce Jean-Paul, petit bourgeois sensuel et sec, que choquait la moindre vulgarité et que la plus excusable inélégance indisposait? Pourtant au long de ces quinze jours, il avait souvent éprouvé un vertige devant l'abîme qu'il sentait se creuser entre lui et ses camarades, même ceux de sa classe qui aimaient le peuple autrement que par littérature, et le soir, après s'être exaspéré dans un cercle d'études, que de fois il s'était réfugié dans sa chambre, ayant en lui le désir violent de se désencanailler! Il revêtait alors un pyjama aux teintes fondues, et aiguisait son dégoût, en lisant les vers crispés de Jules Laforgue...

Au fond de la salle, le petit ouvrier écoutait avidement comme s'il avait conscience que Jean-Paul s'émouvait pour lui seul.

Ce fut en effet vers lui qu'après la conférence Jean-Paul se dirigea. Il s'appelait Georges Élie et travaillait dans la menuiserie. Au «patro» l'abbé lui avait parlé de l'union Amour et Foi. Alors il était allé à la conférence de Jérôme Servet, qui l'avait, disait-il, «emballé».

—Je l'ai trouvé épatant, épatant...

On sentait l'effort douloureux que Georges Élie faisait pour réunir les quelques mots usuels de son vocabulaire.

Jean-Paul regardait ce visage exténué cette apparence de force physique et pourtant d'épuisement qu'ont les pauvres corps d'enfants qui travaillent trop jeunes. Devant ces yeux inquiets et tristes, une grande pitié l'envahissait. Il oublia que ses pitiés s'usaient vite et lui parla d'une voix basse. Il lui parla de la «Cause», de la grande révolution morale que Jérôme Servet voulait accomplir dans l'âme prolétarienne.

Il lui dit qu'ils étaient frères maintenant, que rien ne les séparerait, puisqu'ils communiaient dans une même foi, dans un même amour...