Mais, une des plus précieuses prérogatives de la pureté intérieure étant de ne pas deviner les raffinements, de ne pas apercevoir les cynismes de l'impudeur, Chopin se sentait oppressé par le voisinage de certaines personnalités dont l'œil n'avait plus de transparence, dont l'haleine était impure, dont les lèvres se plissaient comme celles d'un satyre, sans se douter le moins du monde que des faits, qu'il appelait les écarts du génie, étaient élevés à la hauteur d'un culte envers la déesse Matière! Le lui eût-on dit mille fois, jamais on ne lui eût persuadé que la rudesse baroque des manières, le parler sans-gêne des appétits indignes, les envieuses diatribes contre les riches et les grands, étaient autre chose que le manque d'éducation d'une classe inférieure. Jamais il n'eût cru que chaque pensée lascive, chaque espoir honteux, chaque souhait rapace, chaque vœu homicide, était l'encens offert à cette basse idole et que chacune de ces exhalaisons, devenue si vite d'étourdissante, fétide, était reçue dans les cassolettes de similor d'une poésie menteuse, comme un hommage de plus dans l'apothéose sacrilège!

La campagne et la vie de château lui convenaient tellement, que pour en jouir il acceptait une société qui ne lui convenait pas du tout. On pourrait en induire qu'il lui était plus aisé d'abstraire son esprit des gens qui l'entouraient, de leur partage bruyant comme le son des castagnettes, que d'abstraire ses sens de l'air étouffé, de la lumière, terne, des tableaux prosaïques de la ville, où les passions sont excitées et surexcitées à chaque pas, les organes rarement flattés. Ce que l'on y voit, ce que l'on y entend, ce que l'on y sent, frappe au lieu de bercer, fait sortir de soi, au lieu de faire rentrer en soi. Chopin en souffrait, mais ne se rendait pas compte de ce qui l'offusquait, aussi longtemps que des salons amis l'attendirent et que la lutte des opinions littéraires et artistiques le préoccupa vivement. L'art pouvait lui faire oublier la nature; le beau dans les créations de l'homme pouvait lui remplacer pour quelque temps le beau des créations de Dieu; aussi, aimait-il Paris. Mais, il était heureux chaque fois qu'il pouvait le laisser loin derrière lui!

À peine était-il arrivé dans une maison de campagne, à peine se voyait-il entouré de jardins, de vergers, de potagers, d'arbres, de hautes herbes, de fleurs telles quelles, qu'il semblait un autre homme, un homme transfiguré. L'appétit lui revenait, sa gaieté débordait, ses bons-mots pétillaient. Il s'amusait de tout avec tous, devenait ingénieux à varier les amusements, à multiplier les épisodes égayants de cette existence au grand air qui le ranimait, de cette liberté rustique si fort de son goût. La promenade ne l'ennuyait pas; il pouvait beaucoup marcher et roulait volontiers en voiture. Il observait et décrivait peu ces paysages agrestes; cependant il était aisé de remarquer qu'il en avait une impression très vive. À quelques mots qui lui échappaient, on eût dit qu'il se sentait plus près de sa patrie en se trouvant au milieu des blés, des prés, des haies, des foins, des fleurs des champs, des bois qui partout ont les mêmes senteurs. Il préférait se voir entre les laboureurs, les faucheurs, les moissonneurs, qui dans tous les pays se ressemblent un peu, qu'entre les rues et les maisons, les ruisseaux et les gamins de Paris, qui certes ne ressemblent à rien et ne peuvent rien rappeler à personne, tout l'ensemble gigantesque, souvent discordant, de la «grand' ville», a quelque chose d'écrasant pour des natures sensitives et maladives.

En outre, Chopin aimait à travailler à la campagne, comme si cet air pur, sain et pénétrant, ravigotait son organisme qui s'étiolait au milieu de la fumée et de l'air épais de la rue! Plusieurs de ses meilleurs ouvrages écrits durant ses villeggiature, renferment peut-être le souvenir de ses meilleurs jours d'alors.


[VI.]

hopin est né à Żelazowa-Wola, près de Varsovie, en 1810. Par un hasard rare chez les enfants, il ne gardait pas le souvenir de son âge dans ses premières années; il paraît que la date de sa naissance ne fut fixée dans sa mémoire que par une montre, dont une grande artiste, une vraie musicienne, lui fit cadeau en 1820, avec cette inscription: «Madame Catalani, à Frédéric Chopin âgé de dix ans». Le pressentiment de la femme douée, donna peut-être à l'enfant timide la prescience de son avenir! Rien d'extraordinaire ne marqua du reste le cours de ses premières années. Son développement intérieur traversa probablement peu de phases, n'eut que peu de manifestations. Comme il était frêle et maladif, l'attention de sa famille se concentra sur sa santé. Dès lors sans doute il prit l'habitude de cette affabilité, de cette bonne grâce générale, de cette discrétion sur tout ce qui le faisait souffrir, nées du désir de rassurer les inquiétudes qu'il occasionnait.

Aucune précocité dans ses facultés, aucun signe précurseur d'un remarquable épanouissement, ne révélèrent dans sa première jeunesse une future supériorité d'âme, d'esprit ou de talent. En voyant ce petit être souffrant et souriant, toujours patient et enjoué, on lui sut tellement gré de ne devenir ni maussade, ni fantasque, que l'on se contenta sans doute de chérir ses qualités, sans se demander s'il donnait son cœur sans réserve et livrait le secret de toutes ses pensées. Il est des âmes qui, à l'entrée de la vie, sont comme de riches voyageurs amenés par le sort au milieu de simples pâtres, incapables de reconnaître le haut rang de leurs hôtes; tant que ces êtres supérieurs demeurent avec eux, ils les comblent de dons qui sont nuls relativement à leur propre opulence, suffisants toutefois pour émerveiller des cœurs ingénus et répandre le bonheur au sein de leurs paisibles accoutumances. Ces êtres donnent en affectueuses expansions bien plus que ceux qui les entourent; on est charmé, heureux, reconnaissant, on suppose qu'ils ont été généreux, tandis qu'en réalité ils n'ont encore été que peu prodigues de leurs trésors.

Les habitudes que Chopin connut avant toutes autres, entre lesquelles il grandit comme dans un berceau solide et moëlleux, furent celles d'un intérieur uni, calme, occupé; aussi ces exemples de simplicité, de piété et de distinction, lui restèrent toujours les plus doux et les plus chers. Les vertus domestiques, les coutumes religieuses, les charités pieuses, les modesties rigides, l'entourèrent d'une pure atmosphère, où son imagination prit ce velouté tendre des plantes qui ne furent jamais exposées aux poussières des grands chemins.