La mort du prince Félix Lichnowsky rompit l'intérêt direct que pouvait avoir pour nous le mouvement des partis auxquels son existence était liée. Celle de Chopin nous ravit les dédommagements que renferme une compréhensive amitié. L'affectueuse sympathie, dont tant de preuves irrécusables ont été données par cet artiste exclusif pour nos sentiments et notre manière d'envisager l'art, eût adouci les déboires et les lassitudes qui nous attendent encore, comme elle ont encouragé et fortifié nos premières tendances et nos premiers essais.

Puisqu'il nous est échu en partage de rester après eux, nous avons voulu du moins témoigner de la douleur que nous en éprouvons; nous avons senti l'obligation de déposer l'hommage de nos regrets respectueux sur la tombe du remarquable musicien qui a passé parmi nous. Aujourd'hui que la musique poursuit un développement si général et si grandiose, il nous apparaît à quelques égards semblable à ces peintres du quatorzième et du quinzième siècle, qui resserraient les productions de leur génie sur les marges du parchemin, mais qui en peignaient les miniatures avec des traits d'une si heureuse inspiration, qu'ayant les premiers brisé les raideurs byzantines, ils ont légué ces types ravissants que devaient transporter plus tard sur leurs toiles et dans leurs fresques, les Francia, les Pérugin, les Raphaël à venir.


Il y eut des peuples chez lesquels, pour conserver la mémoire des grands hommes ou des grands faits, on formait des pyramides composées de pierres que chaque passant apportait au monticule, qui ainsi grandissait insensiblement à une hauteur inattendue, l'œuvre anonyme de tous. De nos jours, des monuments sont encore érigés par un procédé analogue; mais, grâce à une heureuse combinaison, au lieu de ne bâtir qu'un tertre informe et grossier, la participation de tous concourt à une œuvre d'art, destinée à perpétuer le muet souvenir qu'on voulait honorer, en réveillant dans les âges futurs, à l'aide de la poésie du ciseau, les sentiments éprouvés par les contemporains. Les souscriptions ouvertes pour élever des statues et des tombes magnifiques aux hommes qui ont illustré leur pays et leur époque, produisent ce résultat.

Aussitôt après le décès de Chopin, M. Camille Pleyel conçut un projet de ce genre en établissant une souscription, qui, conformément à toute prévision, atteignit rapidement un chiffre considérable, dans le but de lui faire exécuter au Père-Lachaise un monument en marbre. Pour notre part, en songeant à notre longue amitié pour Chopin, à l'admiration exceptionnelle que nous lui avions vouée dès son apparition dans le monde musical; à ce que, artiste comme lui, nous avions été le fréquent interprète de ses inspirations et, nous osons le dire, un interprète aimé et choisi par lui; à ce que nous avons plus souvent que d'autres recueilli de sa bouche les procédés de sa méthode; à ce que nous nous sommes identifié en quelque sorte à ses pensées sur l'art et aux sentiments qu'il lui confiait, par cette longue assimilation qui s'établit entre un écrivain et son traducteur,—nous avons cru que ces circonstances nous imposaient pour devoir de ne pas seulement apporter une pierre brute et anonyme à l'hommage qui lui était rendu. Nous avons considéré que les convenances de l'amitié et du collègue exigeaient de nous un témoignage plus particulier de nos vifs regrets et de notre admiration convaincue. Il nous a semblé que ce serait nous manquer à nous-même, que de ne pas briguer l'honneur d'inscrire notre nom et de faire parler notre affliction sur sa pierre sépulcrale, comme il est permis à ceux qui n'espèrent jamais remplacer dans leur cœur le vide qu'y laisse une irréparable perte!...

F. Liszt.

FIN.

Imprimerie de Breitkopf et Härtel à Leipzig.


NOTES: