Voilà bien le régime prohibitif. Il aspire à donner à l'esprit de trafic (travail eût été une expression moins dédaigneuse et plus juste) une impulsion différente de celle qu'il reçoit de son propre intérêt; et il ne veut pas voir que la prime énorme donnée au travail privilégié se prélève, non sur l'étranger, mais sur le consommateur national.

«Le fait a prouvé en ma faveur.—(C'est un peu fort!) J'ai déplacé le siége de l'industrie, etc.—J'ai été forcé de porter le blocus continental à l'extrême, parce qu'il avait pour but de faire non-seulement du bien à la France, mais encore du mal à l'Angleterre.

On voit ici le principe: le bien de l'un, c'est le mal de l'autre. Mais on ne prétend pas sans doute l'appliquer sans résistance de la part de celui dont on veut faire le mal. Donc ce principe contient la guerre. Voyez en effet:

«Il fallait affermir le système. Cette nécessité a influé sur la politique de l'Europe, en ce qu'elle a fait à l'Angleterre une nécessité de poursuivre l'état de guerre. Dès ce moment aussi la guerre a pris en Angleterre un caractère plus sérieux. Il s'agissait pour elle de la fortune publique, c'est-à-dire de son existence; la guerre se popularisa... La lutte n'est devenue périlleuse que depuis lors. J'en reçus l'impression en signant le décret. Je soupçonnai qu'il n'y aurait plus de repos pour moi et que ma vie se passerait à combattre des résistances!!.....» Bonaparte aurait pu soupçonner aussi qu'il n'y aurait plus de repos pour la France.

Non-seulement ce principe conduit à la guerre avec la nation qu'on veut ruiner, mais avec toutes celles qu'on a besoin d'entraîner dans le système pour le faire réussir, bien qu'il soit dans sa nature, nous l'avons vu, de mal faire son devoir en cela, c'est-à-dire de ne pouvoir réussir. Écoutons encore Napoléon.

«Pour que le système continental fût bon à quelque chose, il fallait qu'il fût complet. Je l'avais établi, à peu de chose près, dans le Nord. Le Nord était soumis à mes garnisons; il fallait le faire respecter dans le Midi. Je demandai à l'Espagne un passage pour un corps d'armée que je voulais envoyer en Portugal. Cette route nous mit en rapport avec l'Espagne. Jusqu'alors je n'avais jamais songé à ce pays-là, à cause de sa nullité.» Voilà l'origine de la guerre de la Péninsule.

«L'obligation de maintenir le système continental amenait seule des difficultés avec les gouvernements dont le littoral facilitait la contrebande. Entre ces États, la Russie se trouvait dans une situation embarrassante. Sa civilisation n'était pas assez avancée pour lui permettre de se passer des produits de l'Angleterre. J'avais exigé pourtant qu'ils fussent prohibés. C'était une absurdité; mais elle était indispensable pour compléter le système prohibitif. La contrebande se faisait; je m'en plaignis; on se justifia; on recommença; nous nous irritions. Cette manière d'être ne pouvait durer.» Voilà l'origine de la guerre de Russie.

Et c'est là ce que l'école moderne nous donne pour de la politique profonde! Certes, je n'ai pas la folle présomption de contester le génie de l'Empereur; mais enfin, faut-il abjurer le sens commun et humilier sa raison devant ce tissu d'absurdités monstrueuses? Bonaparte imagine que l'industrie manufacturière doit être la tendance générale de l'État; qu'il doit, par ses décrets, détourner les capitaux et le travail de leur pente naturelle pour donner une autre impulsion à l'esprit de trafic. Pour cela, il organise un système de primes énormes en faveur des fabricants et fonde le régime prohibitif. Il reconnaît que ce régime fait mal son devoir; qu'il produit un renchérissement qui tourne à l'avantage du commerce anglais, qu'il a pour but de ruiner. Alors il songe à le compléter. Il menace l'existence de l'Angleterre; guerre à mort avec l'Angleterre. Il veut faire respecter son système dans le Midi; guerre à mort avec l'Espagne. Il exige que la Russie se passe de ce dont elle ne peut se passer; guerre à mort avec la Russie. Enfin la France est envahie deux fois, humiliée, chargée de tributs; Bonaparte est attaché à un rocher, et il s'écrie: «Le fait a prouvé en ma faveur!» Poursuivre un but qu'on déclare impossible par des moyens qu'on reconnaît absurdes, tomber dans l'abîme, y entraîner le pays et s'écrier: «Les faits m'ont donné raison,» c'est donner au monde le scandale d'un excès d'impéritie, en même temps que d'immoralité, dont l'histoire des plus affreux tyrans ne fournirait pas un autre exemple[44].

Donc le régime prohibitif est une cause permanente de guerre; je dirai plus, de nos jours c'est à peu près la seule. Les guerres de spoliation directe, comme celles des Romains, celles qui ont pour objet de procurer des esclaves et d'imposer des croyances religieuses, d'augmenter le patrimoine d'une famille princière, ne sont plus de notre siècle. Aujourd'hui on se bat pour des débouchés, et si ce but n'est pas aussi naïvement odieux, il est certes plus puéril que les autres. On déteste, mais on comprend l'emploi de la force pour acquérir du butin, des esclaves, des vassaux, du territoire. Mais pour ouvrir des débouchés, ce n'est pas de la force, c'est de la liberté qu'il faut; et cela est si vrai, que, de l'aveu même des partisans du système exclusif, le triomphe absolu d'une nation, s'il était possible, n'aurait pour résultat commercial que de lui assimiler toutes les autres et par conséquent de réaliser la liberté absolue du commerce.

Un nouveau Cinéas serait bien plus fondé à dire au peuple qui aspirerait, par la conquête, au monopole universel, ce que le Cinéas ancien disait à Pyrrhus: «Que ferez-vous quand vous aurez vaincu l'Italie?—Je la forcerai à recevoir mes produits en échange des siens.—Et ensuite?—La Sicile touche à l'Italie; je la soumettrai.—Et après?—Je rangerai sous mes lois l'Afrique, l'Inde, la Chine, les îles de la mer du Sud.—Mais enfin que ferez-vous quand le monde entier sera votre colonie?—Oh! alors j'échangerai librement, et je jouirai du repos;—Et que n'échangez-vous d'ores et déjà, et ne jouissez du repos en proclamant la liberté?»