Cette mission sublime, vous la remplissiez dans toute son étendue, et voilà pourquoi, Lamartine, vous étiez notre poëte de prédilection. Et maintenant, serons-nous condamnés à être les témoins de votre déchéance, à vous voir descendre vivant du haut de votre gloire, et à douter si ces émotions délicieuses, dont vous berciez notre jeunesse, étaient autre chose que de trompeuses illusions?
Car voilà qu'ambitionnant la royauté de la science, vous avez abdiqué votre royauté à vous, celle de la poésie. Vous avez voulu faire de la méthode avec l'imagination et de l'analyse avec des figures. Où cela vous a-t-il mené? à ressusciter l'empirisme économique de la Rome impériale; à exhumer des théories cent fois condamnées par l'expérience et qu'on croyait ensevelies pour toujours dans les profondeurs de l'oubli.—Au moment de succomber, quand il est naturel, pour me servir d'une expression vulgaire, de se prendre à toutes les branches, le monopole terrien, par l'organe des Bentinck et des Buckingham, n'a pas essayé de demander son salut ou un répit momentané à ces théories vermoulues; et le monde s'étonnera que ce soit vous, le grand poëte du siècle, qui soyez allé les déterrer on ne sait où, pour les exposer encore une fois, revêtues d'un magnifique langage, à la risée publique.
Décidément, votre muse s'est faite économiste; elle ne s'est pas effarouchée de cette bizarre transformation. Un moment j'ai cru que ce caprice allait lui réussir; c'est quand vous avez dit: «Laissons les capitaux, les industries et les salaires se faire, par la liberté, une justice que nos lois arbitraires ne leur feraient pas.»
Il me semblait qu'on ne pouvait émettre une pensée si vraie, sous une forme si précise, sans avoir suivi des deux côtés, dans leur long enchaînement, les effets de l'arbitraire et de la liberté. Et je disais à mes graves collègues: Miracle! triomphe! le grand poëte est à nous!
Hélas! je vois bien que vous deviez à vos puissants et généreux instincts cet éclair de vérité, et je serais tenté de vous demander:
car voilà que, d'un trait de plume, vous renversez aujourd'hui vos doctrines économiques de l'an dernier.
Voyons, avec quelque détail, ce que vous y substituez cette année.
| «La question des blés est une des plus
délicates, nous dirons même des plus insolubles qui puissent se
présenter aux économistes. | La question des blés insoluble! En ce cas, il ne
faut pas plus s'en occuper que de la quadrature du cercle. Ce
mot ne doit donc pas être pris à la rigueur, et vous avez voulu
parler
D'un problème insolu, mais non pas insoluble.
Remarquez que, dès le début, vous vous ôtez à vous-même le droit
de raisonner. |
| «Elle échappe par sa masse et sa pesanteur aux mains
de la science. | Oui, si 200 et 200 ne font pas 400, aussi bien que 2
et 2 font 4; oui, si par sa masse et sa pesanteur, un quintal
échappe aux lois de la gravitation plus qu'une livre. |
| «La théorie n'y peut évidemment rien. C'est une
question expérimentale. | Il y a donc incompatibilité entre la théorie et
l'expérience? Je croyais que la théorie n'était que l'expérience
méthodiquement exposée.
Remarquez que c'est déjà la seconde fois que vous vous ôtez le
droit de raisonner. |
| «La liberté complète du commerce est la vérité
générale en matière de produit, de commerce et d'échange. | Voilà une belle maxime. La tenez-vous de la théorie
ou de l'expérience? |
| «Laissez faire, laissez passer, est devenu proverbe
chez les écrivains. | D'après la phrase qui précède, il semble que vous
teniez ce proverbe pour vrai. D'après la phrase qui suit, il
semble que vous le teniez pour faux. |
| «Mais quand il s'agit d'appliquer cette prétendue
vérité à l'importation, à l'exportation et au commerce des
grains, on s'aperçoit à l'instant que, si elle n'est pas un
mensonge, elle est du moins un danger suprême, et la théorie
recule devant l'application, car le blé c'est la vie du peuple;
or, on ne joue pas avec la vie. Vivre d'abord; voilà la vérité
sans réplique. Les théories après le nécessaire, voilà le bon
sens. | Voici, en effet, la vérité générale qui n'est plus
qu'une prétendue vérité. Bientôt elle sera un mensonge.
Si la gravitation est la vérité générale, il importe de s'y
conformer toujours, mais surtout quand il s'agit de la vie.
Je n'aurais pas été surpris que vous n'eussiez pas reconnu la
liberté comme la vérité générale du commerce; mais, cela une fois
admis, votre déduction eût dû être, ce me semble, ainsi formulée:
«Quand il s'agit de l'importation ou de
l'exportation de quelque superfluité, on peut reculer devant
l'application de la vérité générale. Mais en fait de blé, il ne
faut pas hésiter, car le blé, c'est la vie du peuple. Or, on ne
joue pas avec la vie; vivre d'abord, voilà la vérité sans
réplique. Les expériences gouvernementales après le nécessaire,
voilà le bon sens.» |
| «Or, pourquoi la VÉRITÉ du libre commerce, de la libre
exportation et de la libre importation fait-elle trembler et
reculer l'économiste? Le voici, quant à la France, par exemple: | Ou la liberté est le meilleur moyen d'assurer
l'abondance et la bonne distribution des produits (ce n'est qu'à
cette condition qu'elle est la vérité générale), et dans ce
cas, il faut l'appliquer à tout et au blé à fortiori; ou il y a
des moyens plus sûrs d'accomplir cette œuvre, et alors elle
n'est pas la vérité générale, pas plus pour les joujoux que
pour le blé. |
| «Premièrement, c'est que le blé étant la vie de tout
un peuple, et la passion de vivre étant la plus légitime, et la
plus terrible passion des hommes, la moindre faute de commerce,
la moindre erreur de calcul dans les importations et les
exportations de blé, la moindre inquiétude sérieuse de la
population sur la vie, produirait des commotions et des pénuries
telles qu'aucun législateur humain et sage ne pourrait y exposer
son pays. | Puisque le blé c'est la vie; puisque la moindre erreur
de calcul dans l'importation ou l'exportation du blé peut
produire la pénurie; puisque aucun législateur sage et humain ne
peut prendre de calcul, dont les conséquences sur lui d'y exposer
son pays, il faut donc laisser le commerce libre, la liberté
étant d'ailleurs la vérité générale, c'est-à-dire le moyen le
moins chanceux d'assurer l'abondance et la bonne distribution.
N'est-il pas évident qu'une erreur peuvent être si terribles, est
infiniment plus probable de la part d'un ministre, qui n'y a pas
un intérêt direct, et qui a bien d'autres choses en tête, que de
la part de cent mille négociants qui passent leur vie à faire ces
calculs, de l'exactitude desquels dépend leur propre existence? |
| «Secondement, c'est que le blé étant le produit agricole le plus immense, et
se comptant par deux ou trois milliards de revenu dans les
produits du pays, si l'importation libre des blés étrangers
pouvait venir faire en tous temps aux blés français une
concurrence sans limites qui serait, quant aux prix, comme dix
est à trente, la France cesserait à l'instant de produire des
blés que nul ne voudrait acheter à leur prix, et trois milliards
de revenu national et dix millions de cultivateurs français
seraient anéantis du même coup. Que deviendrait le revenu? que
deviendrait l'impôt? que deviendrait le propriétaire? que
deviendrait le laboureur? On frémit d'y penser. Ce serait le
suicide de la terre française et de la population. Ce remède
qu'on nous présente, n'est donc pas un remède, c'est un meurtre. | Si ce que vous dites de la libre importation est vrai pour le blé, ce doit être vrai,
dans une mesure quelconque, pour toute autre chose; car,
monsieur, les négociants font bien venir le blé, quand on le leur
permet, de là où il est à meilleur marché qu'en France, mais ils
n'ont pas coutume d'agir sur un principe opposé à l'égard des
autres produits, et d'aller les acheter cher pour venir les
vendre à bas prix.—Donc, la libre importation du fer serait le
suicide de nos forges et des ouvriers qu'elles occupent; la libre
importation des tissus serait le suicide de nos fabriques et de
la population qu'elles emploient. En un mot, la liberté serait le
carnage universel ou, comme vous dites, le meurtre de tous les
Français. En ce cas, je ne vois pas bien à quel titre vous
l'appelez la vérité générale. Pour mettre quelque harmonie
entre vos prémisses et vos conclusions, il aurait fallu commencer
par établir que la liberté est le mensonge général du commerce.
Mais alors vous n'auriez pas eu un pied dans chaque camp,
précaution que beaucoup de gens prennent par le temps qui court,
mais qui est indigne de vous. J'ose vous le dire, cette tactique
pusillanime a fini son temps. Que celui qui ne connaît pas les
lois de l'échange les étudie ou se taise, mais qu'il ne croie pas
obtenir le double avantage de passer pour un grand esprit et de
satisfaire tout le monde, en disant a l'un: «Vous êtes pour,
c'est d'un bon logicien,» et à l'autre: «Vous êtes contre,
c'est d'un bon praticien.» Trop de gens aujourd'hui voient
l'inconséquence et la dénoncent.
Quant à réfuter votre triste tableau de
l'agriculture libre, vous vous en êtes chargé vous-même dans le
paragraphe suivant. |
| «Troisièmement, c'est que le blé étant une des
matières les plus encombrantes, il serait physiquement
impossible au commerce d'importer et de distribuer dans tout
l'empire les blés nécessaires à la consommation de la France. Des
calculs faits en 1816, année de disette bien plus alarmante que
celle-ci, révèlent en chiffres cette triste vérité: que tous les
navires marchands de l'Europe, si, par impossible, ils étaient
tous consacrés à importer des blés pour la France, ne pourraient
en importer que pour une consommation de quinze ou dix-sept
jours. Parlez donc de la liberté illimitée du commerce après
cela!» | Craignez donc la liberté illimitée après cela!
dirai-je à mon tour. Venez donc nous dire que l'étranger vendra
son blé sur nos marchés pour une bagatelle, pour presque rien,
pour rien peut-être! Venez donc nous peindre tous les Français
mourant de faim, les bras croisés, laissant leurs bœufs
ruminer, leurs charrues se rouiller, leurs capitaux oisifs et
leur terre en friche, comptant sur des blés étrangers qu'il est
physiquement impossible d'importer!
Oh! bénissons le ciel de ce que parmi nos 34 millions de
compatriotes, il s'en soit trouvé un qui ait prévu tout cela, que
ce soit précisément un homme d'État, et qu'il ait su prévenir
notre mort à tous, en fixant ce bienheureux maximum qu'on n'a
jamais connu en Suisse et qu'on vient d'abolir en Angleterre. |