La première, c'est que le système protecteur est une déception, et qu'il trompe même ceux qu'il prétend favoriser. Il aspire à leur conférer le triste privilége de la rareté, dont le propre, il est vrai, est d'élever le prix d'un objet, quand elle est relative; mais opérant de même sur tout, ce n'est pas la rareté relative, mais bien la rareté absolue qu'il procure, manquant même son but immédiat[55].
Une autre conséquence plus importante encore qui vous aura frappés, c'est celle-ci: pour chaque individu, pour chaque industrie, pour chaque nation, le moyen le plus sûr de s'enrichir, c'est d'enrichir les autres, puisque la richesse générale est ce milieu qui donne de l'emploi, des débouchés et des rémunérations aux services de chacun; et nous sommes ainsi conduits à reconnaître que la fraternité humaine n'est pas un vain sujet de déclamation, mais un phénomène susceptible de démonstration rigoureuse[56].
Enfin, il s'ensuit encore que le régime protecteur est essentiellement injuste.—Il est injuste même à l'égard des industries privilégiés, car il ne lui est pas possible d'accorder à toutes,—il n'en a pas la prétention,—la faveur d'une rareté exactement proportionnelle.
Mais que dirai-je, Messieurs, des nombreux services humains qui payent tribut au monopole et ne reçoivent, ne sont pas même susceptibles de recevoir aucune compensation par l'action des tarifs?
Ces services sont si nombreux qu'ils occupent le fond même de la population. Je crois qu'on ne l'a point assez remarqué, et je vous prie de me permettre d'en faire passer sous vos yeux la nomenclature.
Pour qu'un service puisse recevoir la protection douanière il faut que le travail auquel il donne lieu s'incorpore dans un objet matériel susceptible de passer la frontière; car ce n'est que sous cette forme que le produit similaire étranger peut être repoussé ou grevé d'une taxe.
Or, il est un produit extrêmement précieux qui n'est pas dans ce cas, je veux parler de la sécurité. Ce service absorbe, ou est censé absorber les facultés d'une multitude de personnes, depuis les ministres du roi jusqu'aux gardes champêtres, magistrats, militaires, marins, collecteurs de taxes, etc., etc.
Une autre classe qui ne peut pas être protégée, c'est celle qui rend des services immatériels: avocats, avoués, médecins, notaires, greffiers, huissiers, auteurs, artistes, professeurs, prêtres, etc., etc.
Une troisième classe est celle qui s'occupe exclusivement de distribuer les produits: banquiers, négociants, marchands en gros et en détail; agents de change, assureurs, courtiers, voituriers, etc., etc.
Une quatrième se compose de tous ceux qui font un travail qui se consomme sur place et à mesure qu'il se produit: tailleurs, cordonniers, menuisiers, maçons, charpentiers, forgerons, jardiniers, etc., etc.