L'Allemagne ayant été tirée vers le bien et vers le mal, si le bien l'a emporté, comme on l'établit, il reste encore à se demander s'il faut en remercier l'abolition des tarifs particuliers ou l'aggravation du tarif général. La Presse en attribue toute la gloire au principe de restriction générale: en ce cas, pour être conséquente, elle devait ajouter que le bien a été atténué par le principe de liberté locale. Nous croyons, nous, que l'Allemagne doit ses progrès aux entraves dont elle a été dégagée, et c'est pourquoi nous concluons qu'ils eussent été plus rapides encore si, à l'œuvre de l'affranchissement, ne s'était pas mêlée une pensée restrictive.
L'argumentation de la Presse n'est donc qu'un sophisme de confusion. L'Allemagne avait ses deux bras garrottés; le Zollverein est survenu qui a dégagé le bras droit (commerce intérieur) et gêné un peu plus le bras gauche (commerce extérieur); dans ce nouvel état elle a fait quelque progrès. «Voyez, dit la Presse, ce que c'est pourtant que de gêner le bras gauche!» Et que ne nous montre-t-elle le bras droit?
Faut-il être surpris de voir la Presse, en cette occasion, confondre les effets de la liberté et du monopole? L'absence de principes, ou, ce qui revient au même, l'adhésion à plusieurs principes qui s'excluent, semble être le caractère distinctif de cette feuille, et il n'est pas invraisemblable qu'elle lui doit une partie de sa vogue. Dans ce siècle de scepticisme, en effet, rien n'est plus propre à donner un vernis de modération et de sagesse. «Voyez la Presse, dit-on, elle ne s'enchaîne pas à un principe absolu, comme ces hommes qu'elle appelle des songe-creux; elle plaide le pour et le contre, la liberté et la restriction, selon les temps et l'occurrence.»
Pendant longtemps encore cette tactique aura des chances de succès; car, au milieu du choc des doctrines, le grand nombre est disposé à croire que la vérité n'existe pas.—Et pourtant elle existe. Il est bien certain qu'en matière de relations internationales, elle se trouve dans cette proposition: Il vaut mieux acheter à autrui ce qu'il en coûte plus cher de faire soi-même.—Ou bien dans celle-ci: Il vaut mieux faire les choses soi-même, encore bien qu'il en coûte moins cher de les acheter à autrui.
Or, la Presse raisonne sans cesse comme si chacune de ces propositions était tour à tour vraie et fausse. L'article auquel je réponds ici offre un exemple remarquable de cette cacophonie.
Après avoir félicité le Zollverein des grands résultats qu'il a obtenus par la restriction, elle le blâme de restreindre l'importation du sucre, et ses paroles méritent d'être citées:
«Ç'a été, de la part de l'Association, une grande faute de laisser prendre un développement si marqué, chez elle, au sucre de betterave... Si elle n'avait pas cédé à la tentation de fabriquer elle-même son sucre, elle aurait pu établir, avec le continent américain et avec une portion de l'Asie, de relations très-profitables... Pour s'assurer ces relations fécondes, l'Allemagne était placée dans une position unique; elle avait le bonheur de ne posséder aucune colonie; par conséquent, elle échappait à la nécessité de créer des monopoles. Elle était libre d'ouvrir son marché à tous les pays de vaste production sucrière, au Brésil, aux colonies espagnoles, aux Indes, à la Chine; et Dieu sait la masse énorme de produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de ces sucres exotiques, que ces populations auraient pu consommer à des prix fabuleusement bas. Cette magnifique chance, elle l'a perdue le jour où elle s'est mis en tête de faire sur son propre sol du sucre de betterave.»
Y a-t-il dans ce passage un argument, un mot qui ne se retourne contre toutes les restrictions imaginables qui ont pour but de protéger le travail, de provoquer la création de nouvelles industries; restrictions dont le but général de l'article est de favoriser sur le continent l'influence contagieuse?
Je suppose qu'il s'agisse de l'industrie métallurgique en France.
Vous dites: «L'Allemagne a commis une grande faute de laisser prendre un développement si marqué, chez elle, au sucre de betterave.»