Vous voulez dire moins dommageable au commerce?—Certainement, et même alors que la taxe serait calculée de manière à maintenir le pain au prix actuel, malgré la libre importation du froment.
Le Président: Avez-vous jamais calculé ce que coûte au pays le monopole des céréales et de la viande?—Je crois qu'on peut connaître très-approximativement le taux de cette charge. On estime que chaque personne consomme, en moyenne, un quarter de blé. On peut porter à 10 sh. ce que la protection ajoute au prix naturel. Vous ne pouvez pas porter à moins du double, ou 20 sh., l'augmentation que la protection ajoute au prix de la viande, orge pour faire la bière, avoine pour les chevaux, foin, beurre et fromage. Cela monte à 36 millions de livres sterling par an; et, en fait, le peuple paye cette somme de sa poche tout aussi infailliblement que si elle allait au Trésor sous forme de taxes.
Par conséquent, il a plus de peine à payer les contributions qu'exige le revenu public?—Sans doute; ayant payé des taxes personnelles, il est moins en état de payer des taxes nationales.
N'en résulte-t-il pas encore la souffrance, la restriction de l'industrie de notre pays?—Je crois même que vous touchez là à l'effet le plus pernicieux. Il est moins accessible au calcul, mais si la nation jouissait du commerce que lui procurerait, selon moi, l'abolition de toutes ces protections, je crois qu'elle pourrait supporter aisément un accroissement d'impôts de 30 sh. par habitant.
Ainsi, d'après vous, le poids du système protecteur excède celui des contributions?—Je le crois, en tenant compte de ses effets directs et de ses conséquences indirectes, plus difficiles à apprécier.
APPENDICE
FIN DE LA PREMIÈRE CAMPAGNE DE LA LIGUE ANGLAISE.
Le triomphe que Bastiat prédisait aux ligueurs, dans les pages qui précèdent, ne se fit pas longtemps attendre; mais tout ne fut pas consommé, pour lui, le jour où il vit les lois-céréales abolies et la Ligue dissoute. Du principe qui venait enfin de prévaloir dans la législation anglaise devaient découler bien d'autres légitimes conséquences. Et si dorénavant les souscriptions, les prédications, les immenses meetings devenaient des armes inutiles, s'il n'était plus besoin de la force du nombre, c'est que la puissance morale du principe allait agir d'elle-même, c'est que les chefs de la Ligue siégeant au Parlement ne manqueraient pas d'y réclamer le complément naturel de leur victoire. Ces chefs avaient donc encore une tâche, une grande tâche, à remplir. Bastiat les suivait de l'œil et du cœur au milieu de leur efforts, et, pour lui, là où se signalaient Cobden et Bright, là était la Ligue. En se plaçant à ce point de vue, il avait projeté, sous le titre de Seconde Campagne de la Ligue anglaise, un écrit qu'il n'eut pas le temps de composer. Divers matériaux destinés à cette œuvre sont dans nos mains et méritent de passer sous les yeux du public. Qu'il nous soit cependant permis, avant de donner ces fragments sur une seconde Campagne de la Ligue, d'exposer en peu de mots comment se termina la première[60].
En 1845, l'opinion publique se prononçait de plus en plus contre les lois-céréales. Elle se manifestait sur tous les points du Royaume-Uni par la fréquentation plus empressée des meetings de la Ligue et le progrès des souscriptions pécuniaires. Pendant que la confiance et le zèle des ligueurs recevaient cet encouragement, l'esprit de conduite et la résolution abandonnaient leurs adversaires. Quant aux hommes politiques, ceux qui possédaient le pouvoir comme ceux qui aspiraient à le posséder, ceux qu'auraient dû retenir des engagements électoraux comme ceux qui n'étaient retenus que par leur penchant pour les moyens termes, sir Robert Peel comme lord John Russell se rapprochaient peu à peu des conclusions de la Ligue. Tout cela devenait manifeste pour les protectionnistes intelligents. Ils voyaient leur cause abandonnée par l'homme même sur l'habileté duquel ils avaient placé leur dernière espérance. De là leur colère et l'amertume de leur langage.—Ce fut dans la séance du 17 mars, à la Chambre des communes, que M. d'Israëli termina un discours plein de sarcasmes contre le premier ministre par cette véhémente apostrophe: «Pour mon compte, si nous devons subir le libre-échange, je préférerais, parce que j'honore le talent, qu'une telle mesure fût proposée par le représentant de Stockport (M. Cobden), au lieu de l'être par une habileté parlementaire qui s'est fait un jeu de la confiance généreuse d'un grand parti et d'un grand peuple. Oui, advienne que pourra! Dissolvez, si cela vous plaît, le Parlement que vous avez trahi, appelez-en au peuple, qui, je l'espère, ne croit plus en vous; il me reste au moins cette satisfaction de déclarer publiquement ici, qu'à mes yeux le cabinet conservateur n'est que l'hypocrisie organisée.»—Deux jours après s'engagea une mesquine discussion sur la graisse et le lard, articles dont le gouvernement proposait d'affranchir l'importation de toute taxe. Il se trouva des orateurs qui combattirent la mesure, au nom de l'intérêt agricole, que menacerait, disaient-ils, l'invasion du beurre étranger; et pour les rassurer, un membre de l'administration exposa que le beurre étranger ne serait admis en franchise que mélangé avec une certaine quantité de goudron, c'est-à-dire rendu impropre à la nourriture de l'homme.—Le spirituel colonel Thompson, qui parcourait alors l'Écosse, dit à ce sujet dans une réunion de libres-échangistes écossais: «Vous avez fondé de nombreuses écoles pour l'enfance, dans le voisinage de vos manufactures; mais dans les livres élémentaires, que vous mettez aux mains des élèves, j'aperçois une omission et vous engage à la réparer. Il faut qu'à la question,—À quoi sert le gouvernement?—ces enfants sachent répondre:—À mettre du goudron dans notre beurre.»
Le 10 juin, l'honorable M. Villiers renouvela sa proposition annuelle[61], proposition toujours rejetée par la Chambre et toujours reproduite, dans les délais du règlement, par son habile et courageux auteur. Elle eut le même sort que par le passé. Combattue par le ministère, elle fut repoussée. Mais dans cet insuccès même on pouvait trouver un point de vue rassurant. Les adversaires faiblissaient; et comme le dit avec beaucoup de justesse lord Howich, dans le cours du débat, s'il se fût agi d'une abolition graduelle, la proposition de M. Villiers n'eût pas pu être mieux appuyée que par le discours prononcé par sir Robert Peel à l'effet d'écarter l'abolition immédiate.
Aussitôt les journaux protectionnistes jetèrent ce cri d'alarme: Voilà le gouvernement qui admet explicitement les principes du libre-échange et n'oppose plus à leur application que l'inopportunité!