Se sert-on d'un langage bien exact quand on dit: «L'eau vaut deux sous?»
On raconte qu'un célèbre astronome ne pouvait se décider à dire: Ah! le beau coucher du soleil! Même en présence des dames, il s'écriait, dans son étrange enthousiasme: Ah! le beau spectacle que celui de la rotation de la terre, quand les rayons du soleil la frappent par la tangente!
Cet astronome était exact et ridicule. Un économiste ne le serait pas moins qui dirait: Le travail qu'il faut faire pour aller chercher l'eau à la source vaut deux sous.
L'étrangeté de la périphrase n'en empêche pas l'exactitude.
En effet, l'eau ne vaut pas. Elle n'a pas de valeur, quoiqu'elle ait de l'utilité. Si nous avions tous et toujours une source à nos pieds, évidemment l'eau n'aurait aucune valeur, puisqu'elle ne pourrait donner lieu à aucun échange. Mais est-elle à un quart de lieue, il faut l'aller chercher, c'est un travail, et voilà l'origine de la valeur. Est-elle à une demi-lieue, c'est un travail double, et, partant, une valeur double, quoique l'utilité reste la même. L'eau est pour moi un don gratuit de la nature, à la condition de l'aller chercher. Si je le fais moi-même, je me rends un service moyennant une peine. Si j'en charge un autre, je lui donne une peine et lui dois un service. Ce sont deux peines, deux services à comparer, à débattre. Le don de la nature reste toujours gratuit. En vérité, il me semble que c'est dans le travail et non dans l'eau que réside la valeur, et qu'on fait une métonymie aussi bien quand on dit: L'eau vaut deux sous, que lorsqu'on dit: J'ai bu une bouteille.
L'air est un don gratuit de la nature, il n'a pas de valeur. Les économistes disent: Il n'a pas de valeur d'échange, mais il a de la valeur d'usage. Quelle langue! Eh! Messieurs, avez-vous pris à tâche de dégoûter de la science? Pourquoi ne pas dire tout simplement: Il n'a pas de valeur, mais il a de l'utilité? Il a de l'utilité parce qu'il sert. Il n'a pas de valeur parce que la nature a fait tout et le travail rien. Si le travail n'y est pour rien, personne n'a à cet égard de service à rendre, à recevoir ou à rémunérer. Il n'y a ni peine à prendre, ni échange à faire; il n'y a rien à comparer, il n'y a pas de valeur.
Mais entrez dans une cloche à plongeur et chargez un homme de vous envoyer de l'air par une pompe pendant deux heures; il prendra une peine, il vous rendra un service; vous aurez à vous acquitter. Est-ce l'air que vous paierez? Non, c'est le travail. Donc, est-ce l'air qui a acquis de la valeur? Parlez ainsi pour abréger, si vous voulez, mais n'oubliez pas que c'est une métonymie; que l'air reste gratuit; et qu'aucune intelligence humaine ne saurait lui assigner une valeur; que s'il en a une, c'est celle qui se mesure par la peine prise, comparée à la peine donnée en échange.
Un blanchisseur est obligé de faire sécher le linge dans un grand établissement par l'action du feu. Un autre se contente de l'exposer au soleil. Ce dernier prend moins de peine; il n'est ni ne peut être aussi exigeant. Il ne me fait donc pas payer la chaleur des rayons du soleil, et c'est moi consommateur qui en profite.
Ainsi la grande loi économique est celle-ci:
Les services s'échangent contre des services.