2o Si les peuples anciens, et notamment les Romains, ont mieux pratiqué ce renoncement que les modernes.

Il se prononce, on le pense bien, pour la négative sur la première comme sur la seconde. Voici l'un de ses motifs à l'égard de celle-ci:

«Lorsque je sacrifie une partie de ma fortune à faire construire des murs et un toit, qui me préservent des voleurs et de l'intempérie des saisons, on ne peut pas dire que je sois animé du renoncement à moi-même, mais qu'au contraire, j'aspire à ma conservation.

«De même lorsque les Romains sacrifiaient leurs divisions intestines à leur salut, lorsqu'ils exposaient leur vie dans les combats, lorsqu'ils se soumettaient au joug d'une discipline presque insupportable, ils ne renonçaient pas à eux-mêmes; bien au contraire, ils embrassaient le seul moyen qu'ils eussent de se conserver et d'échapper à l'extermination dont les menaçait sans cesse la réaction des peuples contre leurs violences.

«Je sais que plusieurs Romains ont fait preuve d'une grande abnégation personnelle, et se sont dévoués pour le salut de Rome. Mais cela s'explique aisément. L'intérêt qui détermina leur organisation politique n'était pas leur seul mobile. Des hommes habitués à vaincre ensemble, à détester tout ce qui est étranger à leur association, doivent avoir un orgueil national, un patriotisme très-exalté. Toutes les nations guerrières, depuis les hordes sauvages jusqu'aux peuples civilisés, qui ne font la guerre qu'accidentellement, tombent dans l'exaltation patriotique. À plus forte raison les Romains dont l'existence même était une guerre permanente. Cet orgueil national si exalté, joint au courage que donnent les habitudes guerrières, au mépris de la mort qu'il inspire, à l'amour de la gloire, au désir de «vivre dans la postérité, devait fréquemment produire des actions éclatantes.

«Aussi, je ne dis pas qu'aucune vertu ne puisse surgir d'une société purement militaire. Je serais démenti par les faits, et les bandes de brigands elles-mêmes nous offrent des exemples de courage, d'énergie de dévouement, de mépris de la mort, de libéralité, etc.—Mais je prétends que, comme les bandes de pillards, les peuples pillards, au point de vue du renoncement à soi-même, ne l'emportent pas sur les peuples industrieux, et j'ajoute que les vices énormes et permanents de ceux-là ne peuvent être effacés par quelques actions éclatantes, indignes peut-être du nom de vertu, puisqu'elles tournent au détriment de l'humanité.»

(Ébauche inédite de l'auteur, un peu antérieure à 1830.)

[106]: Voir, dans Justice et Fraternité, les pages [316] et 317.

(Note de l'éditeur.)

[107]: Dans les premiers mois de 1850, l'auteur, qui travaillait au second volume des Harmonies, commençait pour ce volume un chapitre intitulé: Liberté, Égalité. Il renonça bientôt à lui donner cette destination et ne l'acheva point. Nous reproduisons ici ce fragment qui rentre dans l'idée de l'opuscule qu'on vient de lire.