—Cette équivoque porte tout entière sur la confusion de deux choses cependant bien distinctes, l'usage et la propriété.
Comme nous, vous partez de ce principe fondamental et incontesté: réciprocité, mutualité, équivalence des services. Seulement, en confondant l'usage et la propriété, et en identifiant ces deux ordres de nature diverse et sans équivalence possible, vous détruisez toute mutualité, toute réciprocité, toute équivalence véritable, renversant ainsi, de vos propres mains, le principe que vous avez posé.
C'est ce principe qui vient se réclamer de vous-même contre vous-même. Comment récuseriez-vous, en faveur de l'abolition de la rente, ce juge que vous avez invoqué contre elle?
Vous ne nous accuserez pas, Monsieur, de manquer de courtoisie. Nous, les premiers attaqués, nous vous laissons le choix du lieu, de l'heure et des armes, et, sans nous plaindre des désavantages du terrain, nous acceptons la discussion dans les termes où vous l'avez posée. Bien plus, nous contentant de suivre un à un tous les exemples, toutes les démonstrations de votre écrit Capital et Rente, nous ne ferons que rectifier le malentendu, la malheureuse équivoque qui seule vous a empêché de conclure contre la rente. Les clauses de ce débat vous semblent-elles, ou non, loyales?
Entrons donc en matière.
Paul échange avec Pierre dix pièces de 50 centimes contre 100 sous: voilà le troc pour troc, l'échange de propriété contre propriété.—Mais Pierre dit à Paul: «Tu me donneras les dix pièces de 10 sous actuellement, et moi je te donnerai la pièce de 100 sous dans un an.» Voilà «un service nouveau et d'une autre espèce que Pierre demande à Paul.»
—Mais quelle est la nature de ce service? Pierre demande-t-il à Paul de lui céder la propriété d'une nouvelle somme quelle qu'elle soit? non, mais simplement de lui laisser l'usage de celle-ci pendant un an. Or, puisque tout service doit être payé par un service équivalent, un service d'usage doit donc être échangé contre un service d'usage: rien de moins, rien de plus.—Pierre dira à Paul: Tu me donnes l'usage de dix pièces de 10 sous pendant un an, je te devrai donc en retour le même service, c'est-à-dire l'usage de dix pièces de 10 sous pendant un an aussi. Est-ce juste, oui ou non?
Un homme échange un navire contre une maison: voilà le troc pour troc, l'échange de propriété contre propriété.—Mais l'armateur veut, en outre, avoir l'usage de la maison pendant un an, avant de livrer son navire. Le propriétaire lui dit: «C'est un service nouveau que vous me demandez, j'ai droit de vous refuser ou de vous demander en compensation un service équivalent.»—Évidemment, répond l'armateur, vous me donnez, une année durant, l'usage d'une valeur de 20,000 fr., je suppose, je vous devrais donc en échange l'usage d'une égale valeur de 20,000. Rien de plus juste. Mais comme je paie votre propriété par celle de mon navire, ce n'est pas une propriété nouvelle, mais un simple usage que vous me concédez, je ne dois donc vous concéder aussi que l'usage d'une même valeur, et pour un temps égal. «Les services échangés se valent.» Exiger plus serait un vol.
Mathurin prête un sac de blé «à Jérôme qui promet de rendre, au bout de l'an, un sac de blé de même qualité, de même poids, sans qu'il en manque un seul grain.»—Mathurin voudrait, en outre, cinq litres de blé en sus de l'hectolitre, pour le service qu'il rend à Jérôme.—Non, reprend celui-ci, ce serait une injustice et une spoliation, tu ne me donnes la propriété de rien, car, au bout de l'an, je dois te remettre la valeur exacte de ce que tu me livres aujourd'hui. Ce que tu me concèdes, c'est l'usage pendant un an de ton sac de blé, tu as donc droit à l'usage de la même valeur pendant une année aussi. Rien au delà; sinon il n'y aurait plus mutualité, réciprocité, équivalence des services.
De son côté, Mathurin, qui est quelque peu clerc, fait ce raisonnement: «Ce que m'objecte Jérôme est incontestable; et, en effet, si au bout de l'an, il me rentre cinq litres de blé en sus des cent litres que je viens de prêter, et que dans quelque temps je puisse prêter deux sacs de blé, puis trois, puis quatre, lorsque j'en aurai placé un assez grand nombre pour vivre sur la somme de ces rétributions,» je pourrai manger en ne faisant rien, et sans jamais dépenser mon avoir. Or, ce que je mangerai, ce sera pourtant quelqu'un qui l'aura produit. Ce quelqu'un n'étant pas moi, mais autrui, je vivrai donc aux dépens d'autrui, ce qui est un vol. Et cela se comprend, car le service que j'aurai rendu n'est qu'un prêt ou l'usage d'une valeur, tandis que le service qu'on m'aurait remis en échange serait un don ou la propriété d'une chose. Il n'y a donc justice, égalité, équivalence de services que dans le sens où l'entend Jérôme.