SIXIÈME LETTRE.
F. BASTIAT À P. J. PROUDHON.
Est-il vrai que prêter n'est plus aujourd'hui rendre un service?—La société est-elle un capitaliste tenu de prêter gratuitement?—Explication sur la circulation des capitaux.—Chimères appelées par leur nom.—Ce qui est vrai, c'est que l'intérêt dispense d'une rémunération plus onéreuse.
10 décembre 1849.
Je veux rester sur mon terrain; vous voulez m'attirer sur le vôtre, et vous me dites: Qu'êtes-vous venu faire à la Voix du Peuple, si ce n'est réfuter la théorie du crédit gratuit, etc.?
Il y a là un malentendu. Je n'ai point été à la Voix du Peuple; la Voix du Peuple est venue à moi. De tous côtés, on parlait du crédit gratuit, et chaque jour voyait éclore un plan nouveau pour la réalisation de cette idée.
Alors je me dis: Il est inutile de combattre ces plans l'un après l'autre. Prouver que le capital a un droit légitime et indestructible à être rémunéré, c'est les ruiner tous à la fois, c'est renverser leur base commune.
Et je publiai la brochure Capital et Rente.
La Voix du Peuple, ne trouvant pas ma démonstration concluante, l'a réfutée. J'ai demandé à la maintenir, vous y avez consenti loyalement: c'est donc sur mon terrain que doit se continuer la discussion.
D'ailleurs, la société s'est développée perpétuellement et universellement sur le principe que j'invoque. C'est à ceux qui veulent que, à partir d'aujourd'hui, elle se développe sur le principe opposé, à prouver qu'elle a eu tort. L'onus probandi leur incombe.
Et après tout, de quelle importance réelle est ce débat préalable? Prouver que l'intérêt est légitime, juste, utile, bienfaisant, indestructible, n'est-ce pas prouver que la gratuité du crédit est une chimère?