Elle avait la Chambre des communes. Elle l'a encore; mais la démocratie est entrée au Parlement par la brèche du Reform-Bill, brèche qui s'élargira sans cesse.
Elle avait l'Église établie. Elle l'a encore; mais dépouillée de son ascendant exclusif par la multiplication et la popularité des Églises dissidentes et le bill de l'émancipation catholique.
Elle avait les taxes. Elle en dispose encore; mais, depuis 1815, tous les ministres, whigs ou torys, se sont vus forcés de marcher de réforme en réforme, et, à la première difficulté financière, l'incom-tax provisoire sera converti en impôt foncier permanent.
Elle avait l'armée. Elle l'a encore, mais chacun sait avec quel soin jaloux le peuple anglais veut qu'on lui épargne la vue des habits rouges.
Elle avait les colonies, c'était sa plus grande puissance morale; car c'est par les promesses illusoires du régime colonial qu'elle s'attachait un peuple enorgueilli et égaré.—Et le peuple brise ce lien, en reconnaissant la chimère du système colonial.
Enfin, je dois mentionner ici une autre conquête populaire, et la plus grande sans doute. Par cela même que les armes du peuple sont l'opinion, le bon droit et la vérité, par cela encore qu'il possède dans toute sa plénitude le droit de défendre sa cause par la presse, la parole et l'association, le peuple ne pouvait manquer d'attirer, et il a en effet attiré sous son drapeau les hommes les plus intelligents et les plus honnêtes de l'aristocratie. Car il ne faut pas croire que l'aristocratie anglaise forme un ensemble compacte et déterminé. Nous la voyons, au contraire, se partager dans toutes les grandes circonstances; et, soit frayeur, habileté, ou philanthropie, ce sont d'illustres privilégiés qui viennent sacrifier aux exigences démocratiques une partie de leurs propres priviléges.
Si l'on veut appeler anglomanes ceux qui prennent intérêt aux péripéties de cette grande lutte et aux progrès de la cause populaire sur le sol britannique, je le déclare, je suis anglomane.
Il me semble qu'il n'y a qu'une vérité, qu'il n'y a qu'une justice, que l'égalité prend partout la même forme, que la liberté a partout les mêmes résultats, et qu'un lien fraternel et sympathique doit unir les faibles et les opprimés de tous les pays.
Je ne puis pas ne pas voir qu'il y a deux Angleterre; puisqu'il y a, en Angleterre, deux sentiments, deux principes, deux causes éternellement en lutte[90].
Je ne puis pas oublier que si le principe aristocratique voulut, en 1776, courber sous son joug l'indépendance américaine, il trouva dans quelques démocrates anglais une résistance telle, qu'il lui fallut suspendre la liberté de la presse, l'habeas corpus, et fausser le jury.