Un jour, le plus anglophobe de mes collègues, la fureur dans les yeux, me présente le journal et me dit: «Lisez et jugez.» Je lus en effet que le premier ministre d'Angleterre terminait ainsi un discours: «Nous n'adopterons pas cette mesure; si nous l'adoptions, nous tomberions, comme la France, au dernier rang des nations.»—Le rouge du patriotisme me monta aussi au visage.

Cependant, à la réflexion, je me disais: il semble bien extraordinaire qu'un ministre, un chef de cabinet, un homme qui, par position, doit mettre tant de réserve et de mesure dans son langage, se permette envers nous une injure gratuite, que rien ne motive, ne provoque ni ne justifie. M. Peel ne pense pas que la France soit tombée au dernier rang des nations, et, le pensât-il, il ne le dirait pas en plein Parlement.

Je voulus en avoir le cœur net. J'écrivis le jour même à Paris pour qu'on m'abonnât à un journal anglais, en priant qu'on fît remonter l'abonnement à un mois.

Quelques jours après, je reçus une trentaine de numéros du Globe[92]. Je cherchai avec empressement la malencontreuse phrase de M. Peel, et je vis qu'elle disait: «Nous ne pourrions adopter cette mesure sans descendre au dernier rang des nations.»—Les mots comme la France n'y étaient pas.

Ceci me mit sur la voie, et je pus constater depuis lors bien d'autres pieuses fraudes dans la manière de traduire de nos journalistes.

Mais ce n'est pas là tout ce que m'apprit le Globe. Je pus y suivre, pendant deux ans, la marche et les progrès de la Ligue.

À cette époque, j'aimais ardemment, comme aujourd'hui, la cause de la liberté commerciale; mais je la croyais perdue pour des siècles; car on n'en parle pas plus chez nous qu'on n'en parlait probablement, en Chine, dans le siècle dernier. Quelles furent ma surprise et ma joie, quand j'appris que cette grande question agitait, d'un bout à l'autre, l'Angleterre et l'Écosse; quand je vis cette succession non interrompue d'immenses meetings, et l'énergie, la persévérance, les lumières des chefs de cette admirable association!...

Mais ce qui me surprenait bien davantage, c'était de voir que la Ligue s'étendait, grandissait, versait sur l'Angleterre des flots de lumière, absorbait toutes les préoccupations des ministres et du Parlement, sans que nos journaux nous en dissent jamais un mot!...

Naturellement je me doutai qu'il y avait quelque corrélation entre ce silence absolu sur un fait aussi grave, et le système des fraudes pieuses en matière de traduction.

Pensant naïvement qu'il suffisait que ce silence fût rompu une fois pour qu'on n'y pût persister plus longtemps, je me décidai, en tremblant à me faire écrivain; et j'envoyai, sur la Ligue, quelques articles à la Sentinelle de Bayonne. Mais les journaux de Paris n'y firent aucune attention.—Je me mis à traduire quelques discours de Cobden, de Bright et de Fox, et les envoyai aux journaux de Paris eux-mêmes; ils ne les insérèrent pas.—Il n'est pas possible, me dis-je, que le jour où la liberté commerciale sera proclamée en Angleterre nous surprenne dans cette ignorance. Je n'ai qu'une ressource, c'est de faire un livre.....