«Pour moi, mon devoir est de garantir à chacun ces deux choses: la liberté d'action,—la libre disposition des fruits de son travail.

«Je m'appliquerai constamment à réprimer, où qu'il se manifeste, le funeste penchant à vous dépouiller les uns les autres. Je vous donnerai à tous une entière sécurité. Chargez-vous du reste.

«N'est-ce pas une chose absurde que vous me demandiez autre chose? Que signifient ces monceaux de pétitions? Si je les en croyais, tout le monde volerait tout le monde, à Barataria,—et cela par mon intermédiaire!... Je crois, au contraire, avoir pour mission d'empêcher que personne ne vole personne.

«Baratariens, il y a bien de la différence entre ces deux systèmes. Si je dois être, suivant vous, l'instrument au moyen duquel tout le monde vole tout le monde, c'est comme si vous disiez que toutes vos propriétés m'appartiennent, que j'en puis disposer ainsi que de votre liberté. Vous n'êtes plus des hommes, vous êtes des brutes.

«Si je dois être l'instrument au moyen duquel il n'y ait personne de volé, ma mission sera d'autant plus restreinte que vous serez plus justes. Alors je ne vous demanderai qu'un très-petit impôt; alors vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-mêmes de tout ce qui vous arrivera; en tout cas, vous ne pourrez pas avec justice vous en prendre à moi. Ma responsabilité en sera bien réduite, et ma stabilité d'autant mieux assurée.

«Baratariens, voici donc nos conventions:

«Faites comme vous l'entendrez; levez-vous tard ou de bonne heure,—travaillez ou vous reposez,—faites ripaille ou maigre chère,—dépensez ou économisez,—agissez isolément ou en commun, entendez-vous ou ne vous entendez pas. Je vous tiens trop pour des hommes, je vous respecte trop pour intervenir dans ces choses-là. Elles ne me sont certes pas indifférentes. J'aimerais mieux vous voir actifs que paresseux, économes que prodigues, sobres qu'intempérants, charitables qu'impitoyables; mais je n'ai pas le droit, et, en tout cas, je n'ai pas la puissance de vous jeter dans le moule qui me convient. Je m'en fie à vous-mêmes et à cette loi de responsabilité à laquelle Dieu a soumis l'homme.

«Tout ce que je ferai de la force publique qui m'est confiée, c'est de l'appliquer à ce que chacun se contente de sa liberté, de sa propriété, et soit contenu dans les bornes de la justice.»

Voilà ce que j'ai dit, mon cher maître. Vous ayant fait connaître ainsi mes paroles, faits et gestes, je désire savoir ce que vous en pensez avant de répondre au surplus de votre lettre. J'ai d'ailleurs grand besoin de me reposer, car je n'avais encore rien dicté d'aussi long.

78.—LETTRE À UN ECCLÉSIASTIQUE[99].