La Démocratie pacifique est pour vous. Sans doute la liberté d'échanger n'a qu'une importance secondaire à ses yeux auprès de la merveilleuse organisation qu'elle rêve et qui doit effacer tous les péchés du monde ainsi que toutes ses misères; mais elle convient que, pour être maîtres de s'associer, les hommes doivent au moins s'appartenir à eux-mêmes; d'où il suit que la lutte contre le monopole doit précéder le travail de l'organisation.
Il est un journal que je regrette de ne pas voir dans nos rangs et au premier rang, c'est le National. Quoique cette feuille soit l'organe d'un parti, elle est considérée dans tous, à cause du mérite transcendant de ses écrivains et de sa réputation bien établie d'indépendance et d'austérité politique. Je sais que le National est favorable à la liberté commerciale comme à toutes les libertés. S'il ne descend pas dans la lice, cela tient à ses vues sur la politique générale de l'Europe, qui lui font penser que le moment n'est pas venu où la France pourrait, sans péril, s'engager par les liens du commerce avec des puissances oligarchiques ou absolues, hostiles aux principes de notre révolution. Mais, quoi! les nations les plus avancées en industrie ne sont-elles pas les plus éclairées en politique?—Et le commerce libre, ce grand distributeur des produits, n'est-il pas aussi le grand propagateur des idées?
Enfin, si je jette un coup d'œil sur la presse départementale, je n'y vois aucun motif de découragement. Les trois grands journaux de Bordeaux défendent énergiquement notre principe. Le Courrier de Marseille consacre à cette cause un talent de premier ordre. Le Sémaphore suit la même voie; je ne connais qu'un journal à Lyon, et il est pour nous, ainsi que le Journal du Havre, qui a acquis en ces matières une grande autorité.
Tel est, dans la presse française, le dénombrement de nos forces. Quels sont nos adversaires? La Presse et le Constitutionnel. Encore ces deux journaux s'accordent-ils à reconnaître la vérité et la justice de notre doctrine. Ils se bornent à en ajourner indéfiniment l'application. En principe, disent-ils, vous avez raison. Ah! ils ne comprennent pas sans doute toute la portée d'une telle concession! Nous avons raison en principe! Et qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire que la restriction est un système faux et oppressif;—donc il faut le renverser. Cela veut dire que le monopole est une injustice, une spoliation, un déplacement forcé et violent de la richesse, transportée des uns aux autres sans compensation;—donc il faut rétablir le règne de la justice et de l'intégrité du droit de propriété. Cela veut dire que la protection est une illusion, une déception, qu'elle opprime le travail en prétendant le favoriser; que ses effets sont directement contraires à ses promesses; qu'elle retranche au bien-être des masses et porte ainsi atteinte à leur dignité et à leur moralité.
Voilà ce qui est impliqué dans cet aveu: La liberté des échanges est vraie en principe; car elle serait fausse en théorie comme en pratique, s'il était au pouvoir de la restriction de faire plus de bien que la liberté. Aussi les journaux auxquels je fais allusion ne pourront pas tenir longtemps la position qu'ils ont prise. Les principes ont d'autres exigences, et les abonnés aussi. Ce n'est pas impunément qu'on peut dire longtemps à un principe (c'est-à-dire à la vérité): «Je te respecte et te salue, mais je te tourne le dos.» Il vient un moment où le lecteur voit une insulte dans ce langage[30].
24.—À M. TANNEGUY DUCHÂTEL, MINISTRE DE L'INTÉRIEUR[31].
Monsieur le Ministre,
Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi,
Seigneur; je l'ai jugé trop peu digne de foi.
On dit, et sans horreur je ne puis le redire,
Que la Ligue aujourd'hui par vos ordres expire.
Serait-il vrai que vous vous efforciez d'anéantir l'Association pour la liberté des échanges, vous qui avez écrit ces lignes:
«Nous défendons, avec nos propres intérêts, ceux des consommateurs en général, et ceux de toutes les branches d'industrie auxquelles les prohibitions enlèvent de vastes débouchés. Entre tous ces intérêts DOIT SE FORMER UNE LIGUE PUISSANTE, dont les vœux n'appellent ni priviléges ni monopoles, mais se bornent à réclamer les bienfaits de la libre concurrence, le naturel développement de la prospérité générale.»