Rapidement il leur donna ses instructions, et il avait à peine terminé que la cloche sonna pour la rentrée en étude. Sortant du préau, où il se promenait solitaire, parut M. Milage. Il était jeune, sans doute, mais cela ne paraissait point. Mal vêtu de noir râpé, débile et déjà courbé, il avait une face blême, qu’entourait un poil pauvre, et on ne voyait pas ses yeux à travers les verres épais de ses lunettes pareilles à des hublots.

— Allons, Messieurs ; allons, Messieurs, répétait-il patiemment en attendant que ses élèves consentissent à se diriger vers l’étude.

Il y entra le dernier et prit place dans sa chaire, sur le coin de laquelle il posa son chapeau, qui était, en effet, misérable. Puis il ouvrit un livre vers lequel il pencha ses lunettes. Mais un tel tumulte emplissait la salle que M. Milage, s’oubliant, releva un moment la tête. Au même instant une grosse boulette de papier l’atteignit, puis une autre. Les élèves, séparés en deux camps, échangeaient des injures et des projectiles dont quelques-uns prenaient la direction de la chaire. M. Milage ne dit pas un mot, il n’eut pas le plus léger mouvement de colère ; comme si de rien n’était, il se remit à lire ou plutôt à feindre de lire. Une longue habitude l’avait plié à la résignation, parce qu’il savait bien qu’entre un élève et un surveillant, M. Nestor Bance n’hésiterait pas et renverrait le surveillant. Et M. Milage songeait à un logement indigent où une vieille femme, qui était sa grand’mère, et deux jeunes filles sans beauté, qui étaient ses sœurs et qui étudiaient pour être institutrices, avaient besoin de ses appointements pour ne pas mourir de faim. Et ce jour-là, particulièrement, une grave préoccupation l’absorbait, car sa chaussure était percée et il faisait des calculs pour savoir si, à la fin du mois, il serait en mesure de la faire réparer.

Une recrudescence de vacarme força de nouveau son attention, et ce qu’il entrevit confusément à travers ses lunettes le fit descendre précipitamment de sa chaire. Deux élèves, l’adolescent barbu et un autre à cheveux roux, luttaient sauvagement en se roulant sur le sol.

— Allons, Messieurs ; allons, Messieurs… voyons, vous allez vous blesser, dit M. Milage, qui se pencha vers eux et s’efforça de les séparer, non sans recevoir quelques bourrades.

— Ça y est, il l’a ! cria tout à coup une voix.

Les deux combattants, cessant de lutter, éclatèrent de rire. M. Milage, étonné, se redressa. Il vit Gaston Fréneuse qui s’éloignait de sa chaire en brandissant d’une main un objet noir et de l’autre un canif.

« Mon chapeau ! » s’exclama M. Milage.

Des rires et des huées lui répondirent, Fréneuse avait gagné le fond de la salle, mais M. Milage bondit à sa suite.

« Mon chapeau ! Vous voulez couper mon chapeau, misérable ! Rendez-le-moi ! A l’instant ! Je vous ordonne ! »