Le vieux secoua la tête.

— Non, non, vous ne savez pas… Il n’y a que moi qui sais ce qu’il est pour moi… Et pensez aux journées que je passe ainsi… seul, et en sachant qu’il est en danger… et quel danger !… Et je lis ce qu’il a fait… ses citations… ses combats… Mais je suis vieux, voyez-vous. Je n’ai plus grand courage. Et je n’ai que lui…

La jeune femme pleurait tout bas.

— Moi aussi je n’ai que lui, dit-elle simplement… Moi aussi j’ai peur… Quand je le vois, je voudrais lui dire…

— Non, non, interrompit le vieux. Il ne faut rien lui dire. Il sait bien, vous pensez… Il sait bien… Il fait ce qu’il veut… ce qu’il doit… Et certainement… Oui, je suis sûr qu’il est prudent… à sa manière… Mais quand je pense qu’en ce moment-ci même il est peut-être là-haut… plus haut que les nuages et que le vent, et qu’il se bat… qu’il court tous les périls… Mais pourquoi me faites-vous parler de cela ?…

Il s’arrêta, l’air égaré, puis reprit :

« Vous vous souvenez, quand il était près d’ici, au camp ?… Vous vous souvenez ?… C’était à ce moment-là où, le soir, on voyait souvent passer leurs petites lumières qui, d’en haut, veillaient sur la ville… Et il m’avait dit qu’il volait comme cela au-dessus de nous, lui-même… Et je le guettais… Je le guettais au fond du ciel quand j’entendais le bourdonnement… Je ne savais pas, n’est-ce pas… Il y avait des étoiles qui vous trompaient… Maintenant il est au loin et on ne peut plus le voir par ici… On ne peut plus le voir ?… C’est sûr ?… »

D’un effort violent il tourna à demi son fauteuil vers la fenêtre. Dans le ciel pur, les points brillants des étoiles scintillaient jusqu’à l’horizon au-dessus des toits noirs. Le silence était tombé dans l’ombre de la pièce délabrée.

— Il faut que je parte, il est tard, murmura enfin la jeune femme. Je reviendrai demain soir… Je m’occuperai de vous… Tout est en désordre ici… Je suis heureuse qu’il m’ait dit de venir… A demain…

Le vieillard ne répondit pas. Dans son fauteuil, il restait si parfaitement immobile que la jeune femme eut peur. Elle se pencha pour le voir en face, mais il ne dormait pas et il n’était pas mort. Ses yeux grands ouverts regardaient la nuit ardemment.