Elle prit l’Algérien par le cou et s’écrasa contre lui. Il semblait gêné, mais le vieux éclata de rire.
La petite, blême, immobile, regardait. Elle ne répondit rien aux grossièretés que lui criait la fille. Elle vit la péniche s’éloigner et reporta ses yeux vers l’eau profonde qui était à ses pieds. Mais tout à coup, avec un frisson de terreur, elle se rejeta en arrière et se sauva vers la maison en sanglotant.
Pendant une année l’Algérien ne revint pas. Il avait eu des malheurs. Il avait fait de la prison, s’étant, pour la fille blonde, battu à coups de couteau dans un cabaret de Marseille. Il avait été quitté, repris, et puis définitivement quitté après un guet-apens, où elle l’avait fait tuer à moitié par trois débardeurs.
Guéri, il avait repensé à la petite de l’écluse. Il s’était dit qu’elle devait maintenant être une femme, qu’elle était jolie la dernière fois où il l’avait vue, et qu’elle serait dévouée, fidèle et commode, puisqu’elle l’aimait tant.
Il revint sur sa péniche dans un grand soleil d’après-midi. Il était rasé de frais et pommadé ; il avait mis un complet quadrillé, une chemise empesée, un faux col et une cravate à fleurs avec une épingle bleue.
La péniche, à l’écluse, s’arrêta comme d’habitude. L’éclusier était toujours là, mais la petite ne se montrait pas.
L’Algérien, surpris, gagna l’avant du bateau.
— Hé ! vieux ! cria-t-il au colosse hirsute qui manœuvrait ses portes, ous’qu’elle est ta fille ? J’ai une commission pour elle !
Le vieux leva sa face noyée de poils gris. Un vague étonnement passa dans ses yeux hébétés.
— C’est donc pas avec toi qu’elle a fichu le camp ? dit-il seulement, sans interrompre sa manœuvre.