Après le repas, Louisa prit Sans-Souci à part.
— Pourquoi qu’ t’as des tifs longs comme ça, lui dit-elle, et c’te barbe, c’est tout ce qu’y a de moche. Et pis les fringues, c’en est une dégoûtation… Pisque t’as fait une affaire, frusque-toi. Va au coin, y a un décrochez-moi… Et pis, passe chez le merlan…
— Elle a raison, se dit Sans-Souci. Faut êt’e propre. Quand on veut faire quéque chose, y a que ça de vrai.
Il descendit et revint une heure après, rasé, pommadé, vêtu d’un complet à carreaux, et si changé que Louise put à peine reconnaître, dans ce monsieur qui avait presque l’air d’un bookmaker, sa conquête hirsute et dépenaillée de la nuit.
— Ce que t’es bath ! s’exclama-t-elle en se jetant à son cou avec enthousiasme.
Sans-Souci resta avec elle huit jours entiers qui se passèrent en distractions variées. Chaque matin, il se disait que ce serait la dernière journée, et qu’il allait enfin, avec son argent, réaliser les plans, imprécis d’ailleurs, qu’il avait en tête ; mais les sensations nouvelles qu’il goûtait étaient plus fortes que ses résolutions et lui révélaient confusément que jusqu’alors il n’avait pas vécu.
Au bout de la semaine, il avait dépensé deux cent cinquante-huit francs, et il quitta Louisa pour Margot-la-Flemme, dont le jeune ami venait d’être envoyé au Dépôt.
Margot fut moins chère que Louisa. Indolente, comme l’indiquait son nom, elle prit, avec Sans-Souci, l’habitude de se lever vers six heures du soir. Ils descendaient boire quelques apéritifs, dînaient copieusement et passaient la nuit dans des bars ou dans des caveaux où l’on chantait.
Cela dura une douzaine de jours.
Quand Sans-Souci n’eut plus que cinq cents francs, il eut un sursaut d’énergie. Il lâcha Margot et lâcha les Halles, décidé à faire fructifier enfin la somme qui lui restait. Mais le même soir, rue de la Gaîté, une petite blonde, qu’on appelait, à cause de la douceur de sa peau, la Môme-en-Soie et avec laquelle il lia conversation par hasard, renversa ses projets.