A certaines heures de l’après-midi, la foule grouille parmi les rangées d’échoppes ; des marchands de pain de maïs et de fruits prônent leur denrée sur le mode criard et en poussant des exclamations qui déchirent les oreilles ; les femmes turques apparaissent, la figure couverte d’un voile impénétrable et non d’une gaze légère et presque indiscrète comme les dames de Constantinople : les musulmanes orthodoxes de Sérajewo observent minutieusement les ordres du Prophète, et c’est derrière un double rempart de grosse toile qu’elles dissimulent des charmes que l’œil d’aucun ghiaour ne saurait contempler. Sont-elles belles, et ces précautions sont-elles justifiées par des attraits qui induiraient en tentation les infidèles ? Il est amusant de se poser ce problème quand on voit s’avancer une de ces créatures encaquée dans son long manteau, qui souvent, hélas ! laisse voir des jupes trouées, rapiécées, et de vieilles bottes éculées qui enlèvent à l’apparition toute poésie.

Les maris, gens sages et posés, marchands de prunes et propriétaires d’immeubles, — lisez de cabanes en bois — dont les fonctionnaires autrichiens payent largement et exactement le loyer, se promènent gravement, en majestueux rentiers, deux par deux, trois par trois, s’arrêtant devant les échoppes de leurs connaissances pour échanger quelques propos qui, la plupart du temps, font éclore le sourire sur les lèvres, car le musulman bosniaque n’est pas l’ennemi d’une douce gaieté. Si la conversation se prolonge, ils entrent dans l’échoppe, se déchaussent et continuent l’entretien, commodément installés, les jambes croisées sur le tapis. Je m’imagine que si la propre épouse d’un de ces Turcs venait tâter les étoffes, le mari aurait peine à la reconnaître, tant les voiles sont épais et tant le costume et la démarche se ressemblent chez toutes ces dames.

Et les affaires, comment vont-elles avec ces promeneurs si occupés, ces clientes qui tâtent, qui palpent, mais qui n’achètent pas, et ces causeries prolongées ? S’il plaît à Allah, les affaires iront bien, la marchandise se vendra, les florins, les ducats et les napoléons d’or (la monnaie préférée du Turc bosniaque) s’empileront dans sa cachette. Sinon, eh bien ! ses objets, auxquels il tient comme s’ils étaient destinés à son usage personnel, ne passeront pas en d’autres mains. Comme les frais de bureau et les frais généraux sont à peu près nuls, comme il a payé ses marchandises comptant et n’a pas de traites en circulation, la faillite ou la banqueroute ne le tourmentent pas. Si sa maison ne brûle pas, il aura toujours de quoi se loger, et quant à la nourriture, on m’a affirmé que des familles turques vivaient avec dix sous par jour. Il en sera quitte pour porter son costume trois ou quatre ans de plus, et madame se privera d’essence de roses.

Ces indolents négociants vendent surtout des chaussures orientales, bottes de peau couleur safran, souples comme des gants, et que les deux sexes chaussent indistinctement ; des sabots en bois, des babouches et des pantoufles. Une des rues les plus animées est celle des échoppes de bourreliers et de selliers. Autrefois cette industrie était des plus prospères en Bosnie ; tout le monde allait à cheval, et les transports s’effectuaient à dos de bêtes de somme. Aujourd’hui, les chemins de fer portent un rude coup à ces moyens de transport primitifs, et comme si ce n’était pas assez, la concurrence, la hideuse concurrence a contribué à réduire les bourreliers de Sérajewo à la portion congrue. Autrefois, leurs selles, leurs brides, leurs harnais étaient renommés en Macédoine, en Anatolie, chez les Bulgares ; on en faisait venir à Constantinople. Maintenant, Stamboul pourvoit aux besoins de toute cette clientèle ; aussi les boutiques de la rue des selliers ont-elles un aspect mélancolique ; les belles pièces qu’on y admirait jadis sont rares, on y trouve peu de marchandises toutes faites, le cuir pend en lanières au plafond, en attendant qu’une commande ferme donne à l’artisan l’occasion de montrer son habileté sans que l’objet confectionné lui reste pour compte.

Il y a plus d’activité dans la rue où s’exercent les petites industries locales, où l’on travaille « l’article de Sérajewo ». Ceci n’est point une fantaisie. Depuis des siècles, les Bosniaques excellent dans la confection de travaux de filigranes et dans les incrustations sur métal ou sur bois. Les Orientaux et les Vénitiens ont exercé sur eux une égale influence au point de vue artistique, et cette combinaison a donné pendant longtemps d’excellents résultats. On leur doit des travaux très curieux, devenus rares, et dont les collectionneurs donneraient de hauts prix. Malheureusement, le secret de beaucoup de ces dessins s’est perdu : les ouvriers-artistes le gardaient avec un soin jaloux et le transmettaient à leurs enfants. Quand une génération était éteinte ou que les enfants abandonnaient le métier paternel, le modèle était perdu. Le gouvernement autrichien fait de grands efforts pour conserver et développer ces industries locales, que la tendance de notre époque, la concurrence des fabriques, menacent d’une ruine complète. M. de Kallay, à qui rien de ce qui touche à sa chère Bosnie ne saurait être étranger, encourage de toutes les façons, par des primes, par des commandes, les plus habiles ouvriers ; il a prescrit la création d’un musée, que l’on vient d’installer au Regierungsgebaüde de Sérajewo ; il a fait établir des modèles d’après lesquels les ouvriers pourront travailler ; enfin il a chargé un fonctionnaire du ministère d’étudier à Paris les moyens de donner à l’industrie bosniaque — tout à fait spéciale, tout à fait orientale jusqu’à présent — une tournure plus appropriée aux goûts et aux modes de l’Occident. Pourquoi pas, après tout ? Les qualités de finesse et d’élégance un peu particulière qui distinguent ces travaux seront appréciées en Europe ; et qui sait si quelque jour la mode, qui a donné leurs grandes et petites entrées dans nos salons, nos boudoirs et nos cabinets de travail à tant d’objets chinois ou japonais, ne demandera pas aux ouvriers-artistes de Sérajewo d’incruster les manches de nos couteaux, les bois des éventails, ou les poignées des ombrelles de nos élégantes ?

On m’a montré à l’ouvrage un de ces incrustateurs. L’escalier qui conduit à son atelier est raide et assez étroit ; il faut y monter, ou plutôt y grimper, avec une sage précaution. Tout en haut, nous nous trouvons dans une pièce assez spacieuse, très propre et éclairée par trois fenêtres. Le mobilier ne se compose que d’un grand divan qui court tout autour de la chambre. Dans un coin, tout contre une fenêtre, est installé l’établi, devant lequel est accroupi sur deux coussins superposés un jeune Turc à la moustache blonde, à la mine avenante, portant le costume national en belle étoffe et d’une bonne coupe. Outre son creuset et ses instruments de travail, il a posé sur son établi un verre de sirop à la rose étendu d’eau et un pain de froment. Une belle montre en or suspendue à côté de l’établi indique l’heure turque. Quand les deux aiguilles seront réunies sur le chiffre XII, c’est-à-dire vers huit heures du soir d’après l’heure européenne, il pourra mordre dans le pain et porter le verre à ses lèvres ; en le faisant plus tôt, il commettrait un grave péché, car nous sommes en plein ramazan. Depuis deux heures du matin, l’ouvrier-artiste, pieux observateur des règles du Prophète, a dû s’abstenir de boire, de manger, et, ce qui est plus dur peut-être, de fumer. Lorsque l’heure sera venue, quand le canon du castel aura donné le signal de la rupture du jeûne, notre ciseleur pourra non seulement faire cesser le supplice de Tantale, que lui font subir le pain et le sirop placés devant lui, mais il pourra festiner toute la nuit, jusqu’à ce que, vers deux heures du matin, un nouveau coup de canon annonce aux fidèles que le jeûne absolu a recommencé ! Et il en est ainsi pendant trente jours. Au moment où le jeune artiste nous explique son procédé de moulage, le coup de canon réglementaire fait trembler les vitres. Alors le jeune homme jette alternativement sur nous et sur sa frugale collation des regards suppliants. Il n’ose y toucher, par crainte de donner au Roumi le spectacle de sa gloutonnerie. Et pourtant il doit avoir l’estomac dans les talons, et le gosier à sec. Nous comprenons la situation, et nous battons en retraite, non sans lui avoir fait nos compliments sur une aiguière avec plateau qu’il vient de terminer, et qui est un véritable objet d’art.

Là-bas, dans la Tscharchia, à l’ouïe du coup de canon, trois cents bras se sont levés à la fois comme par un mouvement automatique pour porter aux lèvres trois cents tasses de café ou trois cents verres de sirop, et trois cents cigarettes se sont allumées. Puis les marchands turcs ferment les devantures de leurs boutiques, et courent à la maison, où les attend le premier repas. Ils prennent le second, pendant le ramazan, à minuit et demi. Dans l’intervalle, on se promène, on chante, on danse dans les jardins, on joue aux dames et aux dominos dans les cafés ; les femmes vont en visite d’un harem à l’autre, précédées de servantes qui portent de grosses lanternes en forme de lampions gigantesques, avec des parois en forte toile et des couvercles en cuivre curieusement travaillés.

Et il en est ainsi pendant trente jours.

CHAPITRE V

Sérajewo (suite). — Détails historiques et administratifs.