C’est la guerre, cela, cette guerre dont le lendemain s’appelle la peste, comme si les cadavres voulaient encore combattre les vivants. « Les morts se vengent ! » dit l’auteur de la Haine. Oui, c’est la guerre, mais à côté de ces scènes horribles, quel sentiment de fierté et de sacrifice elle fait germer ! C’est parfois une secousse salutaire. Mieux vaut mourir que pourrir. Et à côté de semblables détails, effrayants et sauvages, M. Kohn, qui sait conter comme M. Vereschagin sait dessiner, a placé bien des tableaux consolants où le charme de la population roumaine, le courage des soldats russes, l’intelligence de leurs généraux, l’abnégation des Turcs, apparaissent et nous frappent tour à tour.
Je parlais de peinture. Le livre de M. Frédéric Kohn est, lui aussi, une peinture sincère, colorée, poignante et vivante de cette guerre. Il mériterait de durer comme document historique, mais il aura encore un autre succès, un succès plus immédiat : il plaira à tous les lecteurs, il les intéressera et (c’est le grand point en toutes choses) il les amusera. Il sera lu même des femmes qui ne prennent pas toujours plaisir aux scènes de la vie militaire. C’est qu’il a, avec l’accent et la saveur de la vérité, tout l’attrait et le sel du roman.
Et, à dire vrai, quel roman plus étonnant et plus passionnant que l’histoire ?
Jules CLARETIE.
12 février 1879.
ZIG-ZAGS EN BULGARIE
CHAPITRE PREMIER
En route pour la guerre. — Quarante-huit heures de Prusse à la vapeur. — Gendarmes, douaniers et tschi russes. — Merci pour nos frères. — Les écumeurs de wagons. — Conversation avec un Balte. — Les étudiants de Dorpat. — Le tsar Alexandre et la sorcière.
J’étais parti de Paris le 22 avril 1877 par le train-poste du soir, ligne du Nord. Le lendemain je fus réveillé pour la troisième fois (les deux autres interruptions de sommeil étaient au compte des douanes belge et allemande) par le bruit assourdissant d’une nuée de gamins qui psalmodiaient sur un rythme traînant et lugubre — Zei-tung-heu-te — Zei-tung-heu-te. Ces deux notes jetées par une demi-douzaine de jeunes stentors, signifiaient que la Gazette de Cologne du jour venait d’être mise en vente. Le journal était tout frais, tout humide encore des baisers de la presse, car le convoi venait de s’arrêter dans la ville même où la volumineuse Gazette s’imprime ; au milieu de cette énorme bâtisse vitrée, la gare de Cologne où le croisement ininterrompu des trains convergeant dans tous les sens le jour et la nuit, provoque un brouhaha perpétuel dont les éclats se perdent dans l’immensité du Hall. Je donnai les 25 pfennigs à l’un des petits braillards, et certes, la Gazette valait cette somme ce jour-là. Elle contenait le discours au Reichstag de M. de Moltke sur la concentration des troupes françaises le long de la frontière — discours célèbre pendant huit jours (où êtes-vous, neiges d’antan !) et un télégramme annonçant officiellement la rupture des rapports diplomatiques entre la Russie et la Turquie, ainsi que l’entrée des Russes sur le territoire roumain. L’avouerai-je ? cette nouvelle me soulagea beaucoup. Jusqu’au dernier moment, d’incorrigibles sceptiques m’avaient inoculé des doutes sur la réalité des préparatifs militaires et avaient même doucement raillé le reporter qui en serait pour son voyage. Maintenant les sceptiques étaient confondus. Le tsar avait bien réellement fermé le temple de Janus, et non-seulement je ne risquai point d’avoir entrepris un voyage inutile, il fallait encore me hâter pour arriver à temps. Mes étapes furent doublées et, après une courte halte à Berlin, je me trouvais quarante-huit heures plus tard aux frontières de l’empire du tsar.
Le temps, tiède à Paris, et même assez doux encore dans la capitale de la Prusse, s’était considérablement rafraîchi ; la verdure avait disparu et les épaisses fourrures dans lesquelles s’emmitouflaient mes compagnons de voyage, contrastant avec mon costume quasi-printanier, indiquaient assez que nous nous rapprochions du Nord, à grands tours de roue. A Eydtkuhnen, on passe la frontière ; la première station russe s’appelle Wyrballow. Vue de loin, la ville, ou plutôt le bourg, n’a pas grand air, mais la gare est positivement monumentale. Le quai est semé de gendarmes, tous grands gaillards larges d’épaules, enfouis dans une vaste capote grise qui leur descend au-dessous des talons et portant suspendue à un ceinturon blanc de buffle, une colichemarde dont la poignée est tournée en dedans. Ces vigilants guerriers sont coiffés d’un casque à pointe en cuir bouilli de modèle prussien, mais plus grand et avec un paratonnerre plus pointu. Je ne sais quel vague frisson fait naître la démarche pesante et l’aspect farouche de ces gendarmes ! C’est comme une évocation de la Sibérie, de la troisième section avec ses mystères, ses lettres de cachet et ses lettres décachetées ; toute une nuée de légendes de police vient assaillir le cerveau du voyageur impressionnable. S’il est vrai que le croyant, à l’instant suprême de la mort, fait un retour sur lui-même pour s’interroger sur ses péchés, il est encore plus vrai que le voyageur scrute les coins et les recoins de sa conscience pour être bien sûr qu’une main ne s’appesantira pas sur son épaule, et qu’au lieu de rouler librement à ses plaisirs ou à ses affaires, il ne sera pas dirigé sous bonne escorte sur la Sibérie. Le fait est que tout le monde est prisonnier pendant quelques minutes ; on ne peut descendre du train avant que les gendarmes aient passé l’inspection des wagons. Chaque voyageur est tenu de remettre son passeport ; il reçoit en échange une petite fiche, après quoi il est libre de se promener dans l’intérieur de la gare. Mais il ne peut ni revenir en arrière, s’il en avait envie, ni continuer sa route. Après la gendarmerie, la douane s’empare de l’imprudent qui a mis le pied dans les États du tsar. La salle de torture est immense, c’est un véritable entrepôt ! Des barrières de bois courent tout autour : au centre un grand pupitre « pour écrire debout », c’est le quartier général du chef des vérificateurs. Autour de lui s’empressent les employés qui viennent soumettre à sa sagacité les différents colis, paquets et simples objets dont l’introduction est frappée d’impôt.