Les premiers projectiles turcs provoquèrent dans la ville roumaine un véritable changement de décor. Elles éclatèrent sur la grande place, — bâtie en forme de cirque avec de beaux bâtiments à l’entour et ayant au centre une tour campanile assez grossièrement construite, mais excellente comme point de mire. Sur la place se trouvent deux hôtels, un café et une confiserie. Des tables étaient alignées devant chacun de ces établissements, et les habitants prenaient tranquillement des rafraîchissements et des confitures de roses ou de merises (dulciates), en lisant les journaux et en causant politique. A l’intérieur on jouait au billard. Le son du canon donnait un relief particulier à ce passe-temps. Que l’on juge de l’effet de l’artillerie faisant tout à coup rage parmi ces pacifiques consommateurs ! Le premier coup en étendit trois par terre, dont l’un ne se releva plus, puis les éclats couvrirent d’éraflures les murs des cafés et de la confiserie. Aussitôt tout se ferma comme par enchantement ; les propriétaires des établissements se réfugièrent dans les caves et les hôtes se sauvèrent de tous les côtés sans se préoccuper de solder leur écot ; on ne pensait pas à le leur réclamer en un pareil moment ! Le sauve-qui-peut gagna promptement le reste de la population dès que d’autres obus eurent éclaté dans les nombreuses rues qui conduisent de la place centrale au Danube. Sur les bords du fleuve, il y a un arc magnifique, le lieu de promenade de la bourgeoisie aisée de Giurgewo, — la ville est assez riche, grâce au commerce des grains et au cabotage. A droite, il existait — peut-être l’a-t-on réédifié depuis — un grand moulin appartenant à un minotier grec. Devant le parc, une flottille d’embarcations qui avaient été surprises par la déclaration de guerre et la menace des Turcs de couler bas tous les navires marchands qui, passé un certain délai, s’aventureraient encore sur le fleuve, était à l’ancre. La plupart des obus turcs, mal dirigés, sombrèrent dans la mâture des embarcations ou dans les environs du moulin ; mais la terreur avait été semée dans la ville. Elle fut d’autant plus forte qu’en voyant messieurs les Turcs supporter avec patience et sans répondre pendant deux heures les meurtrières décharges de Slobozia, on s’était bercé de la singulière illusion que les musulmans n’avaient ni griffes ni ongles. Le général russe, de son côté, ne contribua pas, et il fit bien, à rassurer la population ; au contraire, il enjoignit à ceux qui restaient encore de vider l’enceinte de la ville sans aucun retard.
On ne se le fit pas dire deux fois. Les voitures de toute espèce, — et il n’en manque pas, Dieu merci ! dans toute ville roumaine, quelque petite qu’elle soit — furent prises d’assaut par les fuyards. Les gens riches, les négociants avaient déjà quitté Giurgewo lors de la première panique, au début de la guerre, quand on croyait à l’imminence d’un débarquement turc. Mais il restait la foule de petits artisans, de cultivateurs bulgares, pour la plupart, des bateliers et cette masse de petites gens vivant de rien et ne faisant rien qu’on trouve partout en Orient. Toute cette foule, unie à dix mille personnes, se réfugia dans les bois et les vignes qui courent le long de la route Fratesti-Bukarest. Des bivouacs se formèrent pour la nuit, des marchands ambulants circulaient avec des vivres et des brocs de vin. Rassurés sur la portée des obus qui ne pouvaient les atteindre dans le lieu où ils s’étaient réfugiés, les fuyards contemplaient, aux premières loges, le duel à coups de Krupp qui se déroulait sous leurs yeux. La nuit seule y mit un terme et les plus courageux parmi les émigrés se risquèrent à rentrer en ville pour y vérifier les dégâts presque nuls au delà de la grande place, mais la plupart préférèrent passer la nuit à la belle étoile. Tandis que les ruines du quartier turc de Rustschuk fumaient, on voyait s’élever en face, sur la pente de Fratesti, les lueurs des bivouacs des victimes civiles de la guerre chassées de leurs maisons ou de leurs bicoques. Il y avait eu quelques victimes aussi bien parmi la population que parmi les servants des pièces d’artillerie. Un général russe avait été gravement blessé. On l’avait transporté immédiatement à Bukarest, et l’empereur, qui déjeunait chez le prince Charles, avait demandé à le voir. Dans la soirée, le bruit se répandit que ce général était mort.
Voilà ce qui s’était passé à Giurgewo, le jour même où à Bukarest le tzar faisait ses préparatifs de départ pour le Danube. A trois heures de l’après-midi, un train spécial chauffait en gare, mais nul ne savait encore pour quelle destination. Le prince Gortschakoff était au débarcadère. L’empereur avait avec lui sa maison militaire et, à ses côtés, le général Ignatieff, qui le couvait des yeux. Le chancelier, en hostilité ouverte avec le général, était fort peiné de n’avoir pas été admis à suivre le quartier général. Il reconnaissait, dans son éloignement, un mauvais tour joué par son antagoniste.
La cloche du départ venait de sonner. Le chancelier s’approcha du tzar. — « J’attends d’importantes dépêches du cabinet anglais, fit-il, où pourrai-je les envoyer à Votre Majesté ? »
Le regard du comte Ignatieff se fixa avec une expression presque magnétique sur l’autocrate. « Je ne puis vous indiquer d’adresse en ce moment, fit Alexandre ; je vous la ferai parvenir dès qu’il y aura possibilité !… »
Le général triomphait ; il avait réussi non-seulement à éloigner, mais à isoler son rival. Le prince-chancelier se mordit les lèvres de dépit ; son fidèle et intelligent aide de camp, le baron Jomini, pâlit de colère. Peu de minutes après, le tzar roulait à toute vapeur pour cette destination si mystérieuse et le prince Gortschakoff rentrait au consulat de Russie. Évidemment le passage du Danube allait avoir lieu : il s’agissait de dire adieu pour quelque temps aux douceurs de la vie bukarestienne.
CHAPITRE XI
De Bukarest à Sistowa. — En route pour Giurgewo. — La ville mystérieuse. — Une nuit dans un wigwam de cantonnier. — Le maître de poste et son collègue le télégraphiste. — Un suicide de soldat. — Une ville mise à sac. — Giurgewo pendant la guerre.
Le lundi 26 juin le bombardement de Giurgewo continuait toujours[5]. Le premier train du matin ne partit pas ce jour-là et force fut aux impatients d’attendre le convoi qui s’éloignait de Bukarest à cinq heures et qui était censé, arriver après sept heures à destination. Je me sers du mot censé car après avoir fait une vingtaine de fois le trajet de Bukarest au Danube je ne me souviens pas d’être arrivé une seule fois sans une heure, deux heures ou quatre heures de retard. Jusqu’à Fratesti la route se passa sans incident — à moins que je veuille noter le petit trait suivant. — Avant de monter en wagon, où je trouvai deux provinciaux roumains, le mari et la femme, j’avais touché à la Banque de Roumanie une certaine somme en or destinée à subvenir aux frais de l’expédition dont je ne connaissais pas la durée. Une fois installé dans le coupé je recomptais les pièces de monnaie avant de les insérer dans la bourse de soie, — l’ancienne et vénérable bourse de nos pères que les marquis de la Comédie-Française jettent entre les pattes de Frontin ou dans le tablier de Marton et qui, tout rococo qu’elle paraisse à la ville, est indispensable dans un pays où les billets de banque sont complétement inconnus. La dame roumaine suivait d’un regard fort mécontent mon petit manége, elle dit d’un air fâché quelques mots dans sa langue à son compagnon de voyage. Celui-ci répondit d’un ton très-aigrelet également, et je finis par comprendre que mes vis-à-vis étaient blessés. Le fait de compter mon pécule était pour eux un acte de défiance. Je fis de mon mieux pour faire comprendre au couple que je les prenais l’un et l’autre pour les plus honnêtes gens de la terre et que je me livrais à une simple opération de calcul bien naturelle.
[5] Peu de jours avant le 26 juin, le passage véritable du Danube entre Simnitza et Sistowa, le corps commandé par le général Zimmermann avait effectué sans rencontrer de grands obstacles la traversée du Danube à la hauteur de Galatz et campait dans la Dobrudja.