Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu’avaient fait, mon
Dieu! les étudiants du temps des papes d’Avignon et du temps de la
reine Jeanne. Écoutez ce qu’en écrivait, du temps de François 1er, le
poète macaronique Antonius de Arena :

Genti gallantes sunt omnes Instudiantes
Et bellas garsas semper amare soient;
Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi;
Inter mignonos gloria prima manet:
Banquetant, bragant, faciunt miracula plura,
Et de bonitate sunt sine fine boni.

(De gentillessiis Instudiantium.)

Tandis qu’au Gai-Savoir, dans la noble cité des comtes de Provence,
nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en Avignon,
dans un journal de guerre appelé la Commun, ces dialogues pleins de
sens, de saveur, de vaillance, tels que le Thym, Un Rouge et un
Blanc, les Prêtres, qui mettaient en valeur et popularisaient la
prose provençale.
Puis, avec la décision, avec l’autorité que lui donnait déjà le
succès de ses Pâquerettes et de ses hardis pamphlets, au
rez-de-chaussée de son journal, il convoquait, tant vieux que jeunes,
les trouvères de ce temps; et de ce ralliement sortait une
anthologie, les Provençales, qu’un professeur éminent, M.
Saint-René Taillandier, alors à Montpellier, présentait au public
dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, librairie
Séguin, 1852).

Ce précoce recueil contenait des poésies du vieux docteur d’Astros et
de Gaut, d’Aix; des Marseillais Aubert, Bellot, Bénédit, Bourrelly et
de Barthélemy (celui de la Némésis,); des Avignonnais Boudin,
Cassan, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais Gautier; de
Reybaud, de Dupuy, qui étaient de Carpentras; de Castil-Blaze, de
Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent du
maréchal d’Alleins" (mentionné dans Mireille) ; de Mathieu, de
Chàteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d’autres; puis un groupe du
Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une pièce de
Jasmin.

Mais les morceaux les plus nombreux étaient de Roumanille, alors en
pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salué les Crèches
comme "dignes de Klopstock". Théodore Aubanel, dans ses vingt-deux
ans, donnait là, lui aussi, ses premiers coups de maître: le 9
Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint
. Moi, enfin, enflammé de la
plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces (Amertume, le
Mistral, Une Course de Taureaux
) et d’un Bonjour à Tous qui
disait, pour noter notre point de départ :

Nous trouvâmes dans les berges
Revêtue d’un méchant haillon,
La langue provençale:
En allant paître les brebis,
La chaleur avait bruni sa peau,
La pauvre n’avait que ses longs cheveux
Pour couvrir ses épaules.
Et voilà que des jeunes hommes,
En vaguant par là
Et la voyant si belle,
Se sentirent émus.
Qu’ils soient donc les bienvenus,
Car ils l’ont vêtue dûment
Comme une demoiselle.

Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne d’Aix, dont je
n’ai pas terminé l’histoire.

Chaque fois que je rencontrais mon étudiant "en lois d’amour", je
l’interpellais ainsi:

-- Eh bien!, Mathieu, où en sommes-nous?

-- Nous en sommes, me répondit-il un jour, que Lélette (c’était le
nom de la blanchisseuse) a fini par m’indiquer l’hôtel de la baronne;
que j’ai passé et repassé, mon ami, tant de fois sous les cariatides
de son balcon, que, rendons grâce à Dieu, j’ai été remarqué... et la
dame, une beauté comme tu n’en vis oncques, la dame enjôlée, charmée
de son cavalier servant, a daigné, l’autre soir, me laisser tomber du
ciel, tiens, une fleur d’oeillet.