-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te trouves-tu à
cette heure?
-- Oh! n’importe, riposte Jarjaye. Si ç’avait été les boeufs, je ne
regretterais pas ma part de paradis.
Cela disant, il plonge, la tête la première, dans l’abîme.
(Almanach provençal de 1864.)
LA GRENOUILLE DE NARBONNE
I
Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnommé la "Fleur de
Grasse", -- par une après-midi du mois de juin, revenait tout joyeux
de faire son Tour de France. La chaleur était assommante et, sa canne
garnie de rubans à la main, avec son affûtage (ciseaux, rabots,
maillet), plié derrière le dos dans son tablier de toile, Pignolet
gravissait le grand chemin de Grasse, d’où il était parti depuis
quelque trois ou quatre ans.
Il venait, selon l’usage des Compagnons du Devoir, de monter à la
Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maître Jacques, père
des Compagnons. Ensuite, après avoir inscrit sur une roche son surnom
compagnonique, il était descendu jusqu’à Saint-Maximin, pour prendre
ses couleurs chez maître Fabre, le maréchal qui sacre les Enfants du
Devoir. Et, fier comme un César, le mouchoir sur la nuque, le chapeau
égayé d’un flot de faveurs multicolores et, pendus à ses oreilles,
deux petits compas d’argent, il tendait vaillamment la guêtre dans un
tourbillon de poussière. Il en était tout blanc.
Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers s’il n’y
avait pas de figues; mais elles n’étaient pas mûres, et les lézards
bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur les
oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil qui
dardait, chantaient rageusement.
-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.