-- Eh! mon ami de Dieu, c’est là le pont aux ânes. Le peuple, le
brave peuple, ne demande qu’à être mené. Seulement, pour le mener,
tous n’ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le faut
mener raide. D’autres te disent: il le faut mener doux; et moi,
sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement.

"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui ont
toujours le bâton levé; ce n’est pas non plus ceux qui se couchent
sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers sont
ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en jouant du
chalumeau. Le bétail qui se sent libre, et qui l’est effectivement,
broute avec appétit le pâturin et le laiteron. Puis lorsqu’il a le
ventre plein et que vient l’heure de rentrer, le berger sur son fifre
joue l’air de la retraite et le troupeau content reprend la route du
bercail.

"Mon ami, je fais de même, je joue du chalumeau, mon troupeau suit.

-- Tu joues du chalumeau: c’est bon à dire... Mais enfin, dans ta
commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des têtus et tu as
des drôles, comme partout! allons, et quand viennent les élections
pour un député, par exemple, comment fais-tu?

-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de dire aux
blancs: "Votez pour la république" serait perdre sa peine et son
latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant cracher
contre ce mur.

-- Mais les indécis, ceux qui n’ont pas d’opinion, les pauvres
innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient où le vent les
pousse?

-- Ah! ceux-là, quand parfois, dans la boutique du barbier, ils me
demandent mon avis:

-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que Bassacan. Si
vous votez pour Bassaquin, cet été vous aurez des puces; et si vous
votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet été. Pour Gigognan,
voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses que
font les candidats... Ah! ce serait différent, si vous nommiez des
paysans: tant que, pour députés, vous ne nommerez pas des paysans,
comme cela se fait en Suède et en Danemark, vous ne serez pas
représentés. Les avocats, les médecins, les journalistes, les petits
bourgeois de toute espèce que vous envoyez là-haut ne demandent
qu’une chose: rester à Paris autant que possible pour traire la vache
et tirer au râtelier. Ils se fichent pas mal de notre Gigognan! Mais
si, comme je le dis, vous, vous déléguiez des paysans, ils
penseraient à l’épargne, ils diminueraient les gros traitements, ils
ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, ils
aboliraient les Droits-Réunis, et se hâteraient de régler les
affaires pour s’en revenir avant la moisson... Dire pourtant qu’il y
a en France plus de vingt millions de pieds-terreux et qu’ils n’ont
pas l’adresse d’envoyer trois cents d’entre eux pour représenter la
terre! Que risqueraient-ils d’essayer? Ce serait bien difficile
qu’ils fissent plus mal que les autres!

"Et chacun de me répondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en badinant, il
a raison peut-être."

-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi Lassagne,
comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta popularité et ton
autorité pendant cinquante ans de suite?