-- Vous rappelez-vous, maître Guintrand, cette année où, sur le pré,
se présentèrent Meissonier, Quéquine, Rabasson, les trois plus fiers
lutteurs de la Provence, et que vous les renversâtes sur les épaules
tous les trois?

-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur en
s’allumant: c’est l’année où l’on prit la citadelle d’Anvers. La
joie était de cent écus, avec un mouton pour les demi-hommes. Le
préfet d’Avignon qui me toucha la main! Les gens de Bédarride qui
pensèrent se battre avec ceux de Courtezon, car qui était pour moi,
qui était contre... Ah! quel temps! à côté d’à présent où leurs
luttes... Mieux vaut n’en point parler, car on ne voit plus d’hommes,
plus d’hommes, cher monsieur... D’ailleurs ils s’entendent entre eux.

Nous serrâmes la main au vieux et continuâmes la promenade.
Justement, le curé sortait de son presbytère.

-- Bonjour, messieurs.

-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Curé, puisque je
vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, à la messe, je
m’avisais que notre église se fait par trop étroite, surtout les
jours de fête... Croyez-vous que nous ferions mal de penser à
l’agrandir?

-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre avis:
vrai, les jours de cérémonie, on ne peut plus s’y retourner.

-- Monsieur le Curé, je vais m’en occuper; à la première réunion du
conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons à l’étude,
et si à la préfecture on veut nous venir en aide...

-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous remercier.

Un moment après, nous nous heurtâmes à un gros gars qui, la veste sur
l’épaule, allait entrer au café.

-- C’est égal, lui dit Lassagne, il paraît, mon garçon, que tu n’es
pas moisi: on dit que tu l’as secoué, le marjolet qui en contait à
Madelon pour prendre ta place.