Mais son bonheur, mais son triomphe, à notre brave Rousseyron,
c'était lors de la Saint-Éloi.
-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, nous
montrerons comment on monte une petite mule.
Saint-Éloi est, en Provence, la fête des agriculteurs. Par toute la
Provence, les curés, comme vous savez, ce jour-là, bénissent les
bêtes, ânes, mulets et chevaux, et les gens aux bestiaux font goûter
le pain bénit, cet excellent pain bénit, parfumé avec l'anis et doré
avec des oeufs, qu'on appelle tortillades. Mais chez nous, ce
jour-là, on fait courir la charrette, un chariot de verdure attelé de
quarante ou cinquante bêtes, caparaçonnées comme au temps des
tournois,
harnachées de sous-barbes, de housses brodées, de plumets, de miroirs
et de lunes de laiton, et on met le fouet à l'encan, c'est-à-dire
qu'à l'enchère on met publiquement la charge de Prieur:
-- A trente francs le fouet! à cent francs! à deux cents francs! Une
fois, deux fois, trois fois!
Au plus offrant échoit la royauté de la fête. La Charrette Ramée va
à la procession, avec la cavalcade de laboureurs allègres qui
marchent fièrement, chacun près de sa bête, en faisant claquer son
fouet. Sur la charrette, accompagnés d'un tambour et d'un fifre, les
Prieurs sont assis. Sur les mulets, les pères enfourchent leurs
petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. Les
colliers, à leur chaperon, ont tous une tortillade (gâteau en forme
de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint Éloi. Et,
porté sur les épaules des Prieurs de l'an passé, le saint, en pleine
gloire, tel qu'un évêque d'or, s'avance la crosse à la main.
Puis, la procession faite, la Charrette emportée par les cinquante
mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, avec
les garçons de labour courant éperdument à côté de leurs bêtes, tous
en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les souliers
minces et la ceinture aux flancs.
C'est là que Jean Roussière, montant, cette année-là, notre mule
"Falette" à la croupe d'amande, épata les spectateurs. Preste comme
un chat, il sautait sur la bête, descendait, remontait, tantôt assis
d'un seul côté, tantôt se tenant debout sur la croupe de la mule et
tantôt sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre fourchu ou la
grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers arabes.
Le plus joli, c'est là que je voulais en venir, fut au repas de
Saint-Éloi (car, après la charrette, les Prieurs paient le festin).
Lorsqu'on eut mangé et bu et que le ventre plein, chaque convive dit
la sienne, Roussière se leva et fit à la tablée:
-- Camarades! vous voilà tout un peuple de pieds-poudreux et de
bélîtres, qui faites la Saint-Éloi depuis mille ans peut-être et vous
ne connaissez pas, j'en suis à peu près sûr, l'histoire de votre
grand patron.
-- Non, dirent les convives... N'était-il pas maréchal?