Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait au
rez-de-chaussée du numéro 41 de la rue Ville-L'Évêque. C'était dans
la soirée. Écrasé par ses dettes et assez délaissé, le grand homme
somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que quelques
visiteurs causaient à voix basse, autour de lui.
Tout à coup, un domestique vint annoncer qu'un Espagnol, un harpiste
appelé Herrera, demandait à jouer un air de son pays devant M. de
Lamartine.
-- Qu'il entre, dit le poète.
Le harpiste joua son aire, et Lamartine, à demi-voix, demanda à sa
nièce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans les tiroirs de
son bureau.
-- Il reste deux louis, répondit celle-ci.
-- Donnez-les à Herrera, fit le bon Lamartine.
Je revins donc en Provence pour l'impression de mon poème, et la
chose s'étant faite à l'imprimerie Seguin, à Avignon, j'adressai le
premier exemplaire à Lamartine, qui écrivit à Reboul la lettre
suivante:
"Jai lu Mirèio... Rien n'avait encore paru de cette sève nationale,
féconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le soleil. J'ai
tellement été frappé à l'esprit et au coeur que j'écris un
Entretien sur ce poème. Dites-le à M. Mistral. Oui, depuis les
Homérides de l'Archipel, un tel jet de poésie primitive n'avait pas
coulé. J'ai crié, comme vous: c'est Homère."
Adolphe Dumas m'écrivait, de son côté:
(mars 1859).