Or, tellement est âpre et tellement est raide ce revers du mont
Ventoux, que le père Laval raconte ce qui suit:

Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitième siècle), le 14
septembre, montaient en pèlerinage à la chapelle qui est en haut,
redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, assis à
croupetons sur une double planche de trois empans carrés, qu'ils
enrayaient soudain en plantant leur bâton devant, lorsqu'elle allait
trop vite ou qu'elle frôlait un précipice.

Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et il faut
songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante mètres d'altitude
sur la mer!

Désireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, mais ignorant les
chemins, nous allâmes nous fourvoyer dans une ravine ardue, la
Loubatière du Ventoux, si encombrée de rocailles et si périlleuse
aussi que, pour arriver en bas, nous mîmes le jour entier.

Le ravin de la Loubatière, comme son nom le dit, n'est fréquenté que
par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du mont,
entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une fois
qu'on y est rentré, d'en sortir pour changer de route.

Nous y voilà, arrive qui plante! Dans les rocs détachés et dans les
éboulis, à travers les troncs d'arbres, pins, hêtres et mélèzes,
arrachés, entraînés par la fureur des orages et qui, à tous les pas,
entravaient notre marche, nous descendions, nous dévalions, quand,
tout à coup, le lit du torrent, coupé à pic devant nos pas, montre à
nos yeux, béant, un précipice de cent toises peut-être en contrebas.

Comment faire? Remonter? C'était fort difficile, d'autant plus que,
sur nos têtes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs qui, s'ils
eussent crevé, nous auraient submergés sous l'irruption des eaux...
Il fallait donc, de façon ou d'autre, descendre par la gorge, cette
épouvantable gorge où nous étions perdus. Et alors, dans l'abîme,
nous jetâmes là-bas nos cabans et nos sacs et, ma foi, recommandant à
Dieu notre vie, en rampant, en nous traînant, mais surtout par
glissades, nous nous laissâmes couler sur la paroi presque verticale
où, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous empêchèrent
de dégringoler, la tête la première.

Rendus au fond du précipice, nous croyions être hors de danger, et,
remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommencé de
descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore plus
forte et plus rapide, vint nous arrêter de nouveau, et, au péril de
nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et puis une
troisième fois après les autres ci-dessus.

Au crépuscule, enfin nous atteignîmes Saint-Léger, pauvre petit
village qui est au pied du Ventoux, habité par des charbonniers, tout
jonché de lavande en guise de litière. Nous ne pûmes trouver à nous y
héberger.

Malgré la nuit, haletants, harassés, il nous fallut encore marcher
une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perché sur les
rochers, en face du Ventoux, où nous fûmes fort heureux de pouvoir
nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au grenier
à foin.