-- Pour de quoi mettre? demanda le garçon interloqué.

-- Pour y mettre un viédase! repliqua Daudet d'une voix tonnante.

Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, nous
laissa tranquilles.

-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, fit alors le bon
Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables d'hôte les
commis voyageurs ont introduit les goûts du Nord, que ce soit en
Avignon, en Angoulême, à Draguignan ou bien à Brive-la-Gaillarde, on
vous sert, aujourd'hui, partout les mêmes plats: des brouets de
carottes, du veau à l'oseille, du rosbif à moitié cuit, des
choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont ni
saveur ni goût. De telle sorte qu'en Provence, si l'on veut retrouver
la cuisine indigène, notre vieille cuisine appétissante et
savoureuse, il n'y a que les cabarets où va manger le peuple.

-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.

-- Allons-y, criâmes-nous tous.

IV

On paya, sans plus tarder. Le cigare allumé, on alla prendre se
demi-tasse dans un cafeton populaire. Puis, dans les rues étroites,
blanches de chaux et fraîches, et bordées de vieux hôtels, on flâna
doucement jusqu'à la nuit tombante, pour regarder sur leurs portes ou
derrière le rideau de canevas transparent ces Arlésiennes reines qui
étaient pour beaucoup dans le motif latent de notre descente en
Arles.

Nous vîmes les Arènes avec leurs grands portails béants, le Théâtre
Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime et
son cloître, la Tête sans nez, le palais du Lion, celui des
Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur.

Parfois, sur les pavés, nous nous heurtions à l'âne de quelque
barralière qui vendait de l'eau du Rhône. Nous rencontrions aussi
les tibanières brunes qui rentraient en ville, la tête chargée de
leurs faix de glanes, et les cacalausières qui criaient: