-- Grand merci! vous êtes bien bons.

Et bref, le gros patron s'étant laissé gagner, nous entrâmes tous les
cinq au cabaret de Trinquetaille.

VII

Dans une salle basse, dont le sol était couvert d'un corroi de
mortier battu, mais dont les murs étaient bien blancs, il y avait une
longue table oµ l'on voyait assis quinze ou vingt mariniers en train
de manger un cabri, et le Counënc soupait avec eux.

Aux poutres du plafond, peint en noir de fumée, étaient pendus des
chasse-mouches (faisceaux de tamaris où viennent se poser les
mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-à-vis de ces
hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour d'une
autre table, nous prîmes place sur des bancs.

Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le caligot, la Counënque,
pour nous mettre en appétit, apporta deux oignons énormes (de ceux de
Bellegarde), un plat de piments vinaigrés, du fromage pétri, des
olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques morceaux
de merluche braisée.

-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'écria patron Gafet
qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un festin
de noces!

-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez prévenus, nous
aurions pu tout de même vous apprêter une blanquette à la mode des
gardians ou quelque omelette baveuse... Mais quand les gens vous
tombent là, entre chien et loup, comme cheveux sur une soupe,
messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut.

C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'était vu à pareille gogaille
de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons épatés,
dorés comme un pain de Noël, et hardi! à belles dents, et feuillet à
feuillet, il le croque et l'avale, tantôt l'accompagnant du fromage
pétri, tantôt de la merluche. Il est juste d'ajouter que, pour le
seconder, tous nous faisions notre possible.

Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine d'un
vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus: