C’était la première fois que j’allais au théâtre, et l’étoile voulût
qu’on donnât, ce jour-là, une comédie provençale. A l’Abbaye de
Castro, qui était un drame sombre, on ne comprit pas grand’chose.
Mais mes tantes trouvèrent que Maniclo, à Maillane, était beaucoup
mieux joué. Car, en ce temps, dans nos villages, il s’organisait,
l’hiver, des représentations comiques et tragiques. J’y ai vu jouer,
par nos paysans, la Mort de César, Zaïre et Joseph vendu par ses
frères. Ils se faisaient des costumes avec les jupes de leurs femmes
et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la tragédie,
suivait, avec grand plaisir, la déclamation morne de ces pièces en
cinq actes. Mais on jouait aussi l’Avocat Pathelin, traduit en
provençal, et diverses comédies du répertoire marseillais, telles que
Moussu Just, Fresquerio ou la Co de l’Ai, Lou Groulié bèl esprit
et Misè Galineto. C’était toujours Bénoni le directeur de ces
soirées, où, avec son violon, en dodelinant de la tête, il
accompagnait les chants. Vers l’âge de dix-sept ans, il me souvient
d’avoir rempli un rôle dans Galineto et dans la Co de l’Ai, et
même d’y avoir eu, devant mes compatriotes, assez d’applaudissements.
Mais bref : le lendemain, après avoir embrassé ma mère et le coeur
gros comme un pois qui aurait trempé neuf jours, il fallut s’enfermer
dans la rue Pétramale, au pensionnat Millet. M. Millet était un gros
homme, de haute taille, aux épais sourcils, à figure rougeaude, mal
rasé et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds d’éléphant, et
de vilains doigts carrés qui enfournaient sans cesse la prise dans
son nez. Sa chambrière, Catherine, montagnarde jaune et grasse, qui
nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n’ai jamais tant
mangé de carottes comme là, des carottes au maigre en une sauce de
farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout exténué.
Avignon, la prédestinée, où devait le Gai-Savoir faire un jour sa
renaissance, n’avait pas, il s’en faut, la gaieté d’aujourd’hui; elle
n’avait pas encore élargi telle qu’elle est à sa place de l’Horloge,
ni agrandi sa place Pie, ni percé sa Grande-Rue. La Roque-de-Dom, qui
domine la ville, complantée, maintenant, comme un jardin de roi,
était alors pelée : il y avait un cimetière. Les remparts, à moitié
ruinés, étaient entourés de fossés pleins de décombres avec des mares
d’eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organisés en corporation,
faisaient la loi au bord du Rhône, et en ville, quand ils voulaient.
Avec leur chef, espèce d’hercule, dénommé Quatre-Bras, c’est eux qui
balayèrent, en 1848, l’Hôtel de Ville d’Avignon.
Ainsi qu’en Italie, une fois par semaine passait par toutes les
maisons, en remuant sa tirelire, un pénitent noir, qui, la cagoule
sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d’une voix grave
:
-- Pour les pauvres prisonniers!
Inévitablement, on se heurtait, par les rues, à des types locaux,
tels que la soeur Boute-Cuire, son panier à couvercle au bras, un
crucifix d’argent sur sa grosse poitrine, ou bien le plâtrier Barret
qui, dans une bagarre avec les libéraux,
ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter de
chapeau jusqu’à ce qu’Henri V fût sur le trône, et qui, toute sa vie,
s’en alla tête nue.
Mais ce qu’on rencontrait le plus, avec leurs grands chapeaux montés
et leurs longues capotes bleues, c’étaient les invalides installés en
Avignon (où était une succursale de l’Hôtel de Paris), vénérables
débris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, qui, de
leurs jambes de bois, martelaient, à pas comptés, les pavés pointus
des rues.
La ville traversait une sorte de mue, embrouillée, difficultueuse,
entre les deux régimes, l’ancien et le nouveau, qui n’avait pas cessé
de s’y combattre à la sourdine. Les souvenirs atroces, les injures,
les reproches des discordes passées, étaient encore vivants, étaient
encore amers entre les gens d’un certain âge. Les carlistes ne
parlaient que du tribunal d’Orange, de Jourdan Coupe-Têtes, des
massacres de la Glacière. Les libéraux, en bouche, avaient 1815,
remémorant sans cesse l’assassinat du maréchal Brune, son cadavre
jeté au Rhône, ses valises pillées, ses assassins impunis, entre
autres le Pointu, qui avait laissé un renom terrible, et, si quelque
parvenu tant soit peu insolent réussissait dans ses affaires :
-- Allons! disait le peuple, les louis du maréchal Brune commencent à
sortir.
Le peuple d’Avignon comme celui d’Aix et de Marseille et de, pour
ainsi dire, toutes les villes de Provence, était pourtant, en général
(depuis il a bien changé), regretteux de fleurs de lis comme du
drapeau blanc. Cet échauffement de nos devanciers pour la cause
royale n’était pas tant, ce me semble, une opinion politique qu’une
protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, de
plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier Empire
avaient rendue odieuse.