-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouché avec ta ceinture.
-- Bah! je n'en ai pas regret, répondait le bon humain; ce
Polichinelle m'a tant fait rire!
Bref, quand ses filles (et ma mère en était une) furent d'âge à se
marier, comme elles n'étaient pas gauches, ni bien désagréables, les
galants, malgré tout, vinrent tout de même à l'appeau. Seulement,
quand les pères disaient à mon aïeul:
-- Autrement, le cas échéant, combien faites-vous à vos filles?
-- Combien je fais à mes filles? répondait maître Étienne, tout rouge
de colère; ô graine d'imbécile, c'est dommage! A ton gars je
donnerais une belle gouge, tout élevée, toute nippée, et j'y
ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas mes
filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, à la huche de
maître Étienne il y a du pain.
Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-père furent prises,
toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et même qu'elles
firent toutes de bons mariages? Fille jolie, dit le proverbe,
porte sur le front sa dot.
Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans en
cueillir encore un tout petit bouquet.
Derrière le Mas du Juge, c'est l'endroit où je suis né, il y avait le
long du chemin un fossé qui menait son eau à notre vieux Puits à
roue. Cette eau n'était pas profonde, mais elle était claire et
riante, et, quand j'étais petit, je ne pouvais m'empêcher, surtout
les jours d'été, d'aller jouer le long de sa rive.
Le fossé du Puits à roue! Ce fut le premier livre où j'appris, en
m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait là des poissons,
épinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que j'essayais
de pêcher dans un sachet de canevas, qui avait servi à mettre des
clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait des
demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout doucement,
lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes petits
doigts, quand elles ne s'échappaient pas, légères, silencieuses, en
faisant frissonner le crêpe de leurs ailes; il y avait des
"notonectes", espèces d'insectes bruns avec le ventre blanc, qui
sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes à la façon des
cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, qui
sortaient de la mousse une échine glauque, chamarrée d'or, et qui, en
me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte de
salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de gros
escarbots qui rôdaient dans les flaches et qu'on nommait des
"mange-anguilles".
Ajoutez à cela un fouillis de plantes aquatiques, telles que ces
"massettes", cotonnées et allongées, qui sont les fleurs du typha;
telles que le nénuphar qui étale, magnifique, sur la nappe de l'eau,
ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que le
"butome" au trochet de fleurs roses, et le pâle narcisse qui se mire
dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et la
"langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux de
l'Enfant Jésus" qui est le myosotis.