A bord du chasseur de phoques nous pourrons trouver des vêtements propres… et des livres. Changer de vêtements, endosser du linge frais, c'est là notre désir de tous les instants. Nous sommes dans un état de saleté et de dénuement absolument lamentable. Quand nous voulons passer une heure agréable, nous nous imaginons dans une grande boutique, claire et pimpante, garnie de vêtements de laine neufs, propres et moelleux, parmi lesquels nous avons le droit de choisir. Des chemises, des gilets, des caleçons, de bons et souples pantalons, des jerseys commodes, des bas de laine, des feutres chauds… peut-on concevoir quelque chose de plus délicieux? Et après cela un bain turc! Côte à côte dans notre sac de couchage, nous parlons pendant des heures de toutes ces félicités qui nous paraissent irréalisables. Un jour viendra pourtant où nous pourrons jeter nos guenilles graisseuses qui semblent collées à notre corps.
Nos jambes souffrent particulièrement. A chaque mouvement que nous faisons, nos pantalons écorchent nos genoux. Pour nettoyer ces plaies et les empêcher d'être couvertes de graisse et d'huile, nous devons les laver constamment avec de la mousse ou un morceau de bandage imbibé d'eau que nous faisons chauffer à la lampe.
Jamais auparavant je n'avais compris l'importance du savon dans la vie de l'homme. Toutes nos tentatives pour enlever le plus gros de notre crasse demeurent infructueuses. L'eau n'ayant aucun effet sur cette graisse, nous nous récurons avec de la mousse mélangée de sable. Nous avons, heureusement, en abondance l'un et l'autre dans les murs de la hutte. Le meilleur procédé consistait à oindre nos mains de sang chaud et d'huile, puis à enlever cette couche à l'aide de frictions avec de la mousse. Nos mains devenaient alors aussi douces et aussi blanches que celles d'une jeune élégante. Lorsque nous n'avions pas à notre disposition cette «pâte» d'un nouveau genre, le moyen le plus simple et en même temps le plus efficace était de nous racler la peau avec un couteau.
S'il était difficile de nous débarrasser de la crasse huileuse qui recouvrait tout notre corps, il était absolument impossible de nettoyer nos vêtements. Sans le moindre succès, nous mîmes en œuvre tous les genres de lessive imaginables. Une fois, nous essayâmes du procédé employé par les Eskimos, quoiqu'il ne soit pas précisément très ragoûtant; il n'aboutit non plus à aucun résultat satisfaisant. Une autre fois, nous fîmes bouillir nos chemises dans la marmite. Après une cuisson de plusieurs heures, nous les retirâmes aussi graisseuses qu'auparavant. Le raclage au couteau donna de meilleurs résultats. Nous prenions la chemise entre les dents, la tendions de la main gauche, et, de la droite armée d'un couteau, nous enlevions des couches de graisse qui venaient augmenter notre provision de combustible.
Nous étions couverts d'une longue chevelure et d'une barbe hirsute. Nous avions bien des ciseaux, mais nous n'avions garde de nous en servir. Dans notre délabrement, la barbe qui nous couvrait la gorge et les cheveux qui nous tombaient sur les épaules constituaient un supplément de vêtements très utile. Tout notre système pileux était, comme notre peau, noir comme du charbon. Dans nos faces de ramoneur, les yeux et les dents brillaient d'un éclat fantastique. Nous nous aperçûmes seulement de notre singulier aspect au retour du soleil. Jusque-là, dans l'obscurité de la nuit d'hiver, nous n'avions remarqué aucun changement dans nos physionomies respectives.
Étrange en vérité est notre vie. Si bien souvent elle met notre patience à une rude épreuve, elle n'est cependant pas aussi intolérable qu'on pourrait se l'imaginer. Tout bien considéré, nous n'avions pas lieu de nous plaindre; aussi, pendant tout l'hivernage, notre état moral fut-il excellent. Nous envisagions l'avenir avec sérénité, nous réjouissant à la pensée de toutes les félicités qui nous attendaient. Nous n'avions même pas recours aux disputes pour tuer le temps. C'est pourtant, assure-t-on, une rude épreuve pour deux hommes de vivre aussi longtemps ensemble dans un isolement complet. A notre retour, quelqu'un interrogea Johansen sur nos relations pendant l'hivernage: «Jamais, répondit Johansen, la moindre dispute ne s'est élevée entre nous. Seulement, j'ai la mauvaise habitude de ronfler, et lorsque j'étais trop bruyant, Nansen me donnait des coups de pied dans le dos.» Je dois le confesser, bien souvent j'ai administré à mon compagnon pareil traitement; à ma décharge, je dois ajouter qu'il était peu efficace. Johansen, dès que je le touchais, se retournait simplement de l'autre côté et se rendormait aussi profondément qu'auparavant.
Pour passer le temps, nous dormions le plus longtemps possible, souvent vingt heures sur vingt-quatre. Notre excellent état sanitaire pendant l'hivernage est la preuve que l'éclosion du scorbut n'est pas déterminée par le manque d'exercice, comme on le croit. Lorsque la lumière augmenta, et que la température devint moins basse, nous fîmes de plus fréquentes sorties. Ultérieurement, à l'approche du printemps, les occupations ne nous manquèrent pas pour préparer notre départ.
25 février.—Temps magnifique pour la promenade. Nous éprouvons comme une sensation de printemps. Aujourd'hui, nous avons vu les premiers oiseaux, deux vols de guillemots nains (Mergulus alle) venant du sud-est et se dirigeant vers le nord-ouest… Peu à peu, la lueur rose du soleil s'éteint dans une panne de nuages d'or et la lune se lève brillante. Je reste assis dehors, rêvant que je suis au pays un soir de mai.
29 février.—Le 26, nous pensions revoir le soleil; mais, ce jour-là, le ciel est resté couvert. Aujourd'hui l'astre radieux flamboie au-dessus du glacier. Maintenant il faut économiser notre graisse d'éclairage, afin d'en conserver une provision suffisante pour la retraite.
4 mars.—Ce matin, les crêtes et le glacier sont couverts de guillemots nains.