Le 9 mai, pendant notre déjeuner, nous entendons au dehors les pas d'un ours. Craignant qu'il ne vienne à dévorer notre provision de graisse, nous nous décidons à le tuer. Dorénavant nous n'abattrons ces animaux que lorsqu'ils s'attaqueront à nos magasins. Nous avons plus de vivres qu'il ne nous est nécessaire, et il est prudent de ménager nos cartouches. Quel malheur de ne pouvoir emporter toutes ces belles peaux!

L'heure du départ est proche et chaque jour nous travaillons avec ardeur à nos préparatifs. La réfection de notre vestiaire terminée, nous abandonnons avec regret nos guenilles, comme lorsque l'on se sépare de vieux serviteurs. Elles nous ont rendu de si grands services! Ces haillons sont tellement saturés d'huile qu'ils pèsent, au moins, le double ou le triple de leur poids primitif. Si on les tordait, ils laisseraient écouler de quoi remplir une petite lampe. Quelle agréable sensation d'enfiler un pantalon neuf, souple et relativement propre.

JOHANSEN TRAVAILLANT ASSIS DANS LE SAC DE COUCHAGE

16 mai.—Encore des ours, une mère et son enfant. Nous avons une telle abondance de vivres, qu'il est absolument inutile de tuer ces animaux, mais il sera amusant de les approcher pour observer leurs allées et venues, et, en même temps, utile de les effrayer pour qu'ils nous laissent en paix la nuit prochaine. A notre vue, la mère se met à grogner, et de suite bat en retraite, poussant devant elle son enfant. De temps à autre, elle s'arrête pour se retourner et observer notre marche. Une fois sur le bord du fjord, la famille s'engage lentement au milieu des hummocks, la mère en tête frayant le passage à son nourrisson. Sur ces entrefaites j'arrive à quelques pas de la petite troupe; aussitôt l'ourse se dirige de mon côté dans une attitude menaçante, approche tout près de moi, renifle bruyamment, et ne se retire qu'après s'être assurée que sa progéniture a maintenant un peu d'avance. Immédiatement je repars en avant, et, en quelques rapides enjambées, rejoins l'ourson. La mère recommence alors la même manœuvre pour dégager son petit et assurer sa retraite. Elle a évidemment le plus vif désir de se jeter sur moi, mais avant tout elle songe à la sécurité de son enfant, et, dès qu'il a gagné un peu de terrain, elle repart. Une fois arrivée sur le glacier, la mère passe en avant pour montrer le chemin à son enfant. La pauvre petite bête ne pouvant marcher rapidement dans la neige, elle le pousse devant elle, tout en surveillant attentivement mes pas et démarches. Sa sollicitude maternelle est vraiment touchante.

Une activité fébrile règne dans la hutte. Nous brûlons du désir de nous mettre en route, et nos préparatifs sont loin d'être terminés. Ah! si nous avions seulement à notre disposition les magasins du Fram. A bord, deux ou trois choses seulement manquaient; ici, en réalité, tout nous fait défaut. Nous sommes réduits aux seules ressources de notre ingéniosité. Que ne donnerions-nous pas pour une boîte de biscuits de chiens, dont il y a tant à bord? Où trouver tout ce dont nous avons besoin?

«Pour une expédition en traîneau, on doit se munir de vivres nourrissants sous un petit volume, variés autant que possible, de vêtements tout à la fois chauds et légers et de véhicules solides et pratiques.» Ainsi s'exprime le Manuel de l'explorateur arctique. Le trajet qui nous reste à parcourir est relativement court, il est vrai; néanmoins il est nécessaire de prendre certaines mesures de précaution.

Au début de l'hiver, nous avions enterré le restant de nos conserves en vue du voyage de printemps. Aussi, en ouvrant le précieux dépôt, quelle n'est pas notre déception de trouver toutes ces excellentes provisions gâtées par l'humidité. Notre farine, notre excellente farine, est moisie, le chocolat complètement dissous et le pemmican corrompu. Nous sommes obligés de tout jeter, sauf une petite quantité de farine de poisson, et quelques morceaux de pain moisi. Pour le sécher et en même temps pour le rendre plus nourrissant, nous le faisons bouillir dans l'huile. Après cette préparation, il devint excellent, et, dans les grandes occasions ou lorsque les autres vivres vinrent à nous manquer, ce fut pour nous un précieux régal. Le temps est malheureusement trop humide et trop froid pour préparer de la viande séchée avec la dépouille de nos ours. Il faut donc nous décider à emporter, comme vivres de campagne, autant de viande et de lard crus que nos embarcations pourront en contenir.

Notre matériel de cuisine est très primitif; il consiste tout simplement en un pot que nous faisons chauffer sur une sorte de brasero, alimenté avec de l'huile de morse. Pour transporter ce combustible, nous emporterons trois boîtes qui ont précédemment contenu du pétrole. Si ces provisions de bouche et de chauffage ne sont pas précisément légères, elles offrent l'avantage de pouvoir être remplacées en cours de route. Sans aucun doute nous rencontrerons en abondance ours, morses et phoques, dans la région que nous allons parcourir.

Nos traîneaux, que nous avons dû couper pour pouvoir les charger facilement sur les kayaks, sont maintenant très incommodes pour le transport des embarcations. Sur ces véhicules, les canots ne se trouvent plus soutenus que dans leur partie médiane et leurs extrémités heurteront à chaque pas les aspérités de la glace. Si, dans notre trajet vers le Spitzberg nous avons la mauvaise chance de trouver la mer fermée et d'être obligés de haler les kayaks à travers la banquise, ils pourront subir des avaries qui peut-être seront irréparables. Pour les protéger, nous les enveloppons de peaux d'ours et élevons le siège des traîneaux, afin qu'ils soient moins exposés aux chocs contre les protubérances de la glace. Malheureusement, pour ce travail d'emballage, les cordes nous font défaut; non sans peine, nous réussissons à les remplacer par des lanières en peau d'ours et de morse.