Les vents du sud dominaient à cette époque, maintenant la banquise compacte. D'autre part, à partir du milieu de juin, un courant qui, tour à tour, portait en vingt-quatre heures dans toutes les directions du compas, contribuait à fermer les canaux en jetant les floes tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Au milieu de ce tourbillon de glaces le Fram recevait des chocs si violents, que les objets laissés sur les tables étaient jetés à terre et que la mâture était secouée dans toutes ses parties.
La mer était également, dans ces parages, très profonde. Le 6 juillet nous ne trouvâmes pas de fond par 3,000 mètres; deux jours après, sous le 83°2′ de Lat. N. nous rencontrâmes une profondeur de 3,200 mètres.
Dans la journée du 6, nous parvenons à haler le navire sur de petites distances, au prix de terribles efforts. La glace et surtout le vent contraire paralysent nos progrès. Néanmoins, si peu que ce soit, nous avançons vers le sud. Dès qu'une ouverture se forme, nous poussons le navire en avant. Mais toutes nos peines n'aboutissent à aucun résultat. Une lente dérive nous repousse maintenant vers le nord. Nous sommes revenus au 83°12′. Dans ces conditions il est inutile de prolonger la lutte et préférable d'attendre des circonstances meilleures.
Le 17 juillet au soir, la glace s'ouvre de nouveau. De suite les feux sont allumés. Nous réussissons à nous glisser jusqu'à un immense floe, long de plusieurs kilomètres, situé à 3 milles dans le sud. Nous nous amarrons à cet immense radeau de glace et attendons. Dans la soirée la banquise éprouve une détente; malheureusement un épais brouillard nous condamne à l'immobilité.
Le 19, nous parvenons à reprendre notre marche; dans la journée nous parcourons 10 milles. Le lendemain, à minuit, nous atteignons le 82°39′. Les jours suivants, nos progrès sont relativement rapides.
Le 27, nous arrivons au 81°32′.
Pendant quelques jours, ensuite, impossible de bouger. Le 2 août nous n'avons gagné que 6 milles sur la position du 27. Le 3, nous avançons de 2 milles, puis nous sommes arrêtés par une masse de glace absolument impénétrable. Le 8, seulement, nous pouvons nous remettre en marche. Nous avions parcouru 6 milles, lorsque le chenal devint tout à coup très étroit. Impossible d'engager le navire dans cette fente. Sans aucun résultat nous essayons de faire sauter les glaçons, et lançons à toute vitesse le Fram contre les blocs. Les floes sont beaucoup plus résistants qu'ils n'en ont l'air. Formés de débris très épais et très compacts de monticules produits par les pressions, ils sont en très grande partie immergés par suite de leur forte densité. En voyant ces glaçons très bas sur l'eau, on ne soupçonne guère leur importance. Sous les chocs de l'étrave ces glaçons ne cèdent pas, et leur épaisseur les rend inattaquables à la mine.
Dans cette lutte pour se frayer un passage, le Fram recevait des chocs terribles qui eussent mis à mal tout autre navire. Souvent il lui arrivait de heurter violemment de gros blocs au moment où ils émergeaient, ou de donner contre des hummocks au moment où ils allaient capoter. Lorsque ces énormes glaçons s'abattaient dans l'eau, la mer était soulevée par d'énormes vagues, absolument comme en tempête.
Pendant deux jours nous travaillons à nous frayer un chemin à travers cet amoncellement de glaçons. Tant d'efforts aboutissent seulement à un progrès de 2 milles.
Le 11 et le 12, marche très lente. Toujours de nouveaux obstacles. Après avoir craint un moment d'être complètement bloqués, nous pouvons reprendre notre route.