[12] Plus tard nous creusâmes la glace jusqu'à une profondeur de 10 mètres sans réussir à atteindre l'eau.
Le Fram constitue au milieu de la banquise un abri chaud et confortable. Même par un froid de 30° le poêle n'est pas allumé. Une lampe suffit à rendre la température très agréable dans le carré. Mes compagnons, du reste, ne s'aperçoivent pas du froid. Alors que le thermomètre marque 30° sous zéro, Bentzen va en chemise lire sur le pont les thermomètres. Presque nulle part trace d'humidité; partout excellente ventilation, grâce à la manche à air qui répand dans tout le navire des flots d'air froid et vivifiant.
27 novembre.—La température de l'air se maintient sans grande variation entre −25° et −30°. Dans la cale du navire elle descend à −11°.
A différentes reprises, les rayons de l'aurore boréale me semblent prendre une orientation parallèle à la direction du vent. Dans la matinée du 23, ce phénomène se montrant dans le sud-est, j'annonce à mes compagnons que la brise qui, en ce moment, souffle du nord-est, descendra au sud-est; quelques heures plus tard cette prédiction se réalise.
Ce matin, à neuf heures, une forte pression; dans la soirée, la glace gémit bruyamment aux environs. Le Fram ne se trouve plus, semble-t-il, au centre des convulsions. Probablement le dernier assaut violent a comprimé autour de nous toute la glace en une masse très résistante que le froid a solidifiée, tandis que, plus loin, la banquise, moins compacte, peut s'ouvrir et par suite être soumise à des pressions.
3 décembre.—Dérive au nord-est, terriblement lente. Depuis le 28 novembre, nous avons avancé seulement de cinq milles.
5 décembre.—35°,7, la plus basse température éprouvée jusqu'ici. Nous sommes par 78°50′, à 6 milles plus au nord que le 2; la vitesse de dérive serait de 2 milles par jour.—Dans l'après-midi, magnifique aurore boréale; de l'est à l'ouest, le ciel est illuminé par une arcade flamboyante. Un peu plus tard, le temps devient couvert; une seule étoile est visible, l'étoile du foyer. Comme je l'aime, ce petit point lumineux! Chaque fois que je monte sur le pont, je la cherche, cette étoile, et toujours elle est là brillante dans son impassibilité radieuse. Elle me semble notre protectrice.
8 décembre.—De 7 à 8 heures du matin, encore une pression. L'après-midi je dessinais dans le carré, lorsque subitement un choc violent, suivi d'un craquement formidable, se fait entendre juste au-dessus de ma tête, comme si de gros blocs de glace tombaient de la mâture sur le pont. En un clin d'œil, tous les hommes sont debout; les paresseux qui faisaient la sieste à ce moment passent en hâte un vêtement et accourent dans le carré. Kvik, effrayé par la violence de la détonation, a même quitté ses quartiers d'hiver. Qu'est-ce qui a bien pu se passer? Impossible de découvrir la cause de ce fracas épouvantable. La glace est en mouvement et paraît en train de s'écarter du navire. Ce bruit a été probablement causé par une pression inopinée qui a déterminé le décollement de la glace sur toute la longueur du bâtiment. On n'entend aucun craquement dans les œuvres du navire; le Fram n'a donc pas éprouvé d'avarie. Dehors, il fait très froid, le mieux est de rentrer.
A six heures du soir, nouvelle pression d'une durée de vingt minutes. La banquise grince et détone à l'arrière; dans le carré, le bruit est tel que toute conversation devient impossible à moins de hurler à tue-tête. Pendant ce sabbat, l'orgue fait entendre des phrases de la mélodie de Kjerulf: «Le chant des rossignols m'empêche de dormir.»
10 décembre.—Aujourd'hui, grand événement dans la vie monotone du bord: apparition d'un journal, le Framsjaa, la Vigie du Fram; directeur, notre excellent docteur. Le premier numéro, lu le soir à haute voix dans le carré, excite une gaieté générale. Dans notre situation, l'entrain est un remède préventif contre la maladie; par son amusante initiative, Blessing contribue ainsi à fortifier notre excellent état sanitaire.