Tu es venu à moi, beau et voilé de ta beauté, tu me parles sans paroles, te révélant par ta sagesse:

O que n'ai-je deviné toutes les pudeurs de ton âme! tu es venu à moi, avant le soleil, à moi qui suis le plus solitaire.

Nous sommes amis depuis toujours: notre tristesse, notre épouvante et notre profondeur nous sont communes; le soleil même nous est commun.

Nous ne nous parlons pas parce que nous savons trop de choses: - nous nous taisons et, par des sourires, nous nous communiquons notre savoir.

N'est-tu pas la lumière jaillie de mon foyer? n'est-tu pas l'âme-soeur de mon intelligence?

Nous avons tout appris ensemble; ensemble nous avons appris à nous élever au-dessus de nous, vers nous-mêmes et à avoir des sourires sans nuages: - sans nuages, souriant avec des yeux clairs, à travers des lointains immenses, quand, au-dessous de nous bouillonnent, comme la pluie, la contrainte et le but et la faute.

Et quand je marchais seul, de quoi mon âme avait-elle faim dans les nuits et sur les sentiers de l'erreur? Et quand je gravissais les montagnes qui cherchais-je sur les sommets, si ce n'est toi?

Et tous mes voyages et toutes mes ascensions: qu'était-ce sinon un besoin et un expédient pour le malhabile? - toute ma volonté n'a pas d'autre but que celui de prendre son vol, de voler dans le ciel!

Et qu'est-ce que je haïssais plus que les nuages qui passent et tout ce qui te ternit? Je haïssais même ma propre haine puisqu'elle te ternissait!

J'en veux aux nuages qui passent, ces chats sauvages qui rampent: ils nous prennent à tous deux ce que nous avons en commun, - l'immense et infinie affirmation des choses.