Hasard de mon âme que j'appelle destinée! Toi qui es en moi et au-dessus de moi! Garde-moi et réserve-moi pour une grande destinée!

Et ta dernière grandeur, ma volonté, conserve-la pour la fin, - pour que tu sois implacable dans ta victoire! Hélas! qui ne succombe pas à sa victoire!

Hélas! quel oeil ne s'est pas obscurci dans cette ivresse de crépuscule? Hélas! quel pied n'a pas trébuché et n'a pas désappris la marche dans la victoire! - Pour qu'un jour je sois prêt det mûr lors du grand Midi: prêt et mûr comme l'airain chauffé a blanc, comme le nuage gros d'éclairs et le pis gonflé de lait: - prêt à moi-même et à ma volonté la plus cachée: un arc qui brûle de connaître sa flèche, une flèche qui brûle de connaître son étoile: - une étoile prête et mûre dans son midi, ardente et transpercée, bienheureuse de la flèche céleste qui la détruit: - soleil elle-même et implacable volonté de soleil, prête à détruire dans la victoire!

O volonté! trêve de toute misère, toi ma nécessité! Réserve-moi pour une grande victoire! -

Ainsi parlait Zarathoustra.

LE CONVALESCENT

1.

Un matin, peu de temps après son retour dans sa caverne, Zarathoustra s'élança de sa couche comme un fou, se mit à crier d'une voix formidable, gesticulant comme s'il y avait sur sa couche un Autre que lui et qui ne voulait pas se lever; et la voix de Zarathoustra retentissait de si terrible manière que ses animaux effrayés s'approchèrent de lui et que de toutes les grottes et de toutes les fissures qui avoisinaient la caverne de Zarathoustra, tous les animaux s'enfuirent, - volant, voltigeant, rampant et sautant, selon qu'ils avaient des pieds ou des ailes. Mais Zarathoustra prononça ces paroles:

Debout, pensée vertigineuse, surgis du plus profond de mon être! Je suis ton chant du coq et ton aube matinale, dragon endormi; lève-toi! Ma voix finira bien par te réveiller!

Arrache les tampons de tes oreilles: écoute! Car je veux que tu parles! Lève-toi! Il y a assez de tonnerre ici pour que même les tombes apprennent à entendre!