O mon âme, je t'ai rendu la liberté sur ce qui est créé et sur ce qui est incréé: et qui connaît comme toi la volupté de l'avenir?
O mon âme, je t'ai enseigné le mépris qui ne vient pas comme la vermoulure, le grand mépris aimant qui aime le plus où il méprise le plus.
O mon âme, je t'ai appris à persuader de telle sorte que les causes mêmes se rendent à ton avis: semblable au soleil qui persuade même la mer à monter à sa hauteur.
O mon âme, j'ai enlevé de toi toute obéissance, toute génuflexion et toute servilité; je t'ai donné moi-même le nom de "trêve de misère" et de "destinée".
O mon âme, je t'ai donné des noms nouveaux et des jouets multicolores, je t'ai appelée "destinée", et "circonférence des circonférences", et "nombril du temps", et "cloche d'azur".
O mon âme, j'ai donné toute la sagesse à boire à ton domaine terrestre, tous les vins nouveaux et aussi les vins de la sagesse, les vins qui étaient forts de temps immémorial.
O mon âme, j'ai versé sur toi toutes les clartés et toutes les obscurités, tous les silences et tous les désirs: - alors tu as grandi pour moi comme un cep de vigne.
O mon âme, tu es là maintenant, lourde et pleine d'abondance, un cep de vigne aux mamelles gonflées, chargé de grappes de raisin pleines et d'un brun doré: - pleine et écrasée de ton bonheur, dans l'attente et dans l'abondance, honteuse encore dans ton attente.
O mon âme, il n'y a maintenant plus nulle part d'âme qui soit plus aimante, plus enveloppante et plus large! Où donc l'avenir et le passé seraient-ils plus près l'un de l'autre que chez toi?
O mon âme, je t'ai tout donné et toutes mes mains se sont dépouillées pour toi: - et maintenant! Maintenant tu me dis en souriant, pleine de mélancolie: "Qui de nous deux doit dire merci? - n'est-ce pas au donateur de remercier celui qui a accepté d'avoir bien voulu prendre? N'est-ce pas un besoin de donner? N'est-ce pas - pitié de prendre?" -