Alors les deux rois s'arrêtèrent, se mirent à sourire et regardèrent du côté d'où venait la voix, puis ils se dévisagèrent réciproquement: "On pense bien aussi ces choses-là parmi nous, dit le roi de droite, mais on ne les exprime pas."

Le roi de gauche cependant haussa les épaules et répondit: "Cela doit être un gardeur de chèvres, ou bien un ermite, qui a trop longtemps vécu parmi les rochers et les arbres. Car n'avoir point de société du tout gâte aussi les bonnes moeurs."

"Les bonnes moeurs, repartit l'autre roi, d'un ton fâché et amer: à qui donc voulons-nous échapper, si ce n'est aux "bonnes moeurs", à notre "bonne société"?

Plutôt, vraiment, vivre parmi les ermites et les gardeurs de chèvres qu'avec notre populace dorée, fausse et fardée - bien qu'elle se nomme la "bonne société".

- bien qu'elle se nomme "noblesse". Mais là tout est faux et pourri, avant tout le sang, grâce à de vieilles et de mauvaises maladies et à de plus mauvais guérisseurs.

Celui que je préfère est aujourd'hui le meilleur, c'est le paysan bien portant; il est grossier, rusé, opiniâtre et endurant; c'est aujourd'hui l'espèce la plus noble.

Le paysan est le meilleur aujourd'hui; et l'espèce paysanne devrait être maître! Cependant c'est le règne de la populace, - je ne me laisse plus éblouir. Mais populace veut dire: pêle-mêle.

Pêle-mêle populacier: là tout se mêle à tout, le saint et le filou, le hobereau et le juif, et toutes les bêtes de l'arche de Noé.

Les bonnes moeurs! Chez nous tout est faux et pourri. Personne ne sait plus vénérer; c'est à cela précisément que nous voulons échapper. Ce sont des chiens friands et importuns, ils dorent les feuilles des palmiers.

Le dégoût qui m'étouffe, parce que nous autres rois nous sommes devenus faux nous-mêmes, drapés et déguisés par le faste vieilli de nos ancêtres, médailles d'apparat pour les plus bêtes et les plus rusés et pour tous ceux qui font aujourd'hui de l'usure avec la puissance!