- Comme une barque qui est entrée dans sa baie la plus calme: - elle s'adosse maintenant à la terre, fatiguée des longs voyages et des mers incertaines. La terre n'est-elle pas plus fidèle que la mer?

Comme une barque s'allonge et se presse contre la terre: - car alors il suffit qu'une araignée tisse son fil de la terre jusqu'à elle, sans qu'il soit besoin de corde plus forte.

Comme une barque fatiguée, dans la baie la plus calme: ainsi, moi aussi, je repose maintenant près de la terre fidèle, plein de confiance et dans l'attente, attaché à la terre par les fils les plus légers.

O bonheur! O bonheur! Que ne chantes-tu pas, ô mon âme? Tu es couchée dans l'herbe. Mais voici l'heure secrète et solennelle, où nul berger je joue de la flûte.

Prends garde! La chaleur du midi repose sur les prairies. Ne chante pas! Garde le silence! Le monde est accompli.

Ne chante pas, oiseau des prairies, ô mon âme! Ne murmure même pas! Regarde donc - silence! Le vieux midi dort, il remue la bouche: ne boit-il pas en ce moment une goutte de bonheur - une vieille goutte brunie, de bonheur doré, de vin doré? son riant bonheur se glisse furtivement vers lui. C'est ainsi - que rit un dieu. Silence! -

- "Combien il faut peu de chose pour suffire au bonheur!" Ainsi disais-je jadis, me croyant sage. Mais c'était là un blasphème: je l'ai appris depuis. Les fous sages parlent mieux que cela.

C'est ce qu'il y a de moindre, de plus silencieux, de plus léger, le bruissement d'un lézard dans l'herbe, un souffle, un chutt, un clin d'oeil - c'est la petite quantité qui fait la qualité de meilleur bonheur. Silence!

- Que m'est-il arrivé: Ecoute! Le temps s'est-il donc enfui? Ne suis-je pas en train de tomber?... Ne suis-je pas tombé - écoute! - dans le puits de l'éternité?

- Que m'arrive-t-il?... Silence! Je suis frappé - hélas! - au coeur?... Au coeur! O brise-toi, brise-toi, mon coeur, après un pareil bonheur, après un pareil coup!