Les fragments qui suivent sont empruntés aux Oeuvres posthumes de Frédéric Nietzsche et peuvent aider à la compréhension d'Ainsi parlait Zarathoustra. Le philosophe lui-même semble avoir eu l'intention d'écrire un jour un glossaire à cet ouvrage, mais il ne parvint jamais à mettre son projet à exécution. Plusieurs notes tracées sur ses carnets, au hasard de l'inspiration, sont de simples résumés ou des aide-mémoire, par quoi il entendait fixer le sens de tel ou tel chapitre. D'autres, au contraire, donnent véritablement des éclaircissements et seront, pour le lecteur attentif, d'un secours précieux. Tels qu'ils se présentent ici et malgré leur caractère inachevé, ces quatre-vingt-deux aphorismes permettront en tous les cas de jeter un coup d'oeil dans le laboratoire intellectuel de Nietzsche. - H.A.

1.

Tous les buts sont détruits: les évaluations se tournent les unes contre les autres;
on appelle bon celui qui suit son coeur, mais aussi celui qui n'obéit qu'à son devoir;
on appelle bon l'homme doux, conciliant, mais aussi l'homme brave inflexible, sévère;
on appelle bon celui qui n'exerce aucune contrainte sur lui-même, mais aussi le héros de la domination de soi;
on appelle bon l'ami absolu de la vérité, mais aussi l'homme rempli de piété qui transfigure les choses;
on appelle bon celui qui s'obéit à lui-même, mais aussi l'homme pieux;
on appelle bon l'homme distingué et noble, mais aussi celui qui ne méprise ni ne regarde de haut;
on appelle bon l'homme charitable qui évite la lutte, mais aussi celui qui est avide de combats de victoires;
on appelle bon celui qui veut toujours être le premier, mais aussi celui qui ne veut être avantagé au détriment de personne.

2.

Nous avons en nous une force énorme de sentiments moraux, mais aucun but qui pourrait les satisfaire tous. Ces sentiments se contredisent les uns les autres: ils ont pour origine des tables de valeurs différentes.
Il y a une force morale prodigieuse, mais il n'y a plus de but, où toute la force pourrait être utilisée.

3.

Tous les buts sont détruits. Il faut que les hommes s'en assignent un. C'était une erreur de croire qu'ils en possèdent un: ils se les ont tout donnés. Mais les conditions premières pour tous les buts d'autrefois sont aujourd'hui détruites.
La science montre le cours à suivre, mais non pas le but: elle pose cependant les conditions premières auxquelles le nouveau but devra correspondre.

4.

La profonde stérilité du dix-neuvième siècle.
Je n'ai jamais rencontré d'homme qui eût vraiment apporté un nouvel idéal. C'est le caractère de la musique allemande qui m'a le plus longtemps induit à espérer. Un type plus fort, où nos forces seraient liées synthétiquement - ce fut là ma croyance.
A première vue tout est décadence. Il faut diriger la destruction de telle sorte qu'elle rende possible, aux plus forts, une nouvelle forme de l'existence.

5.