— Je vous demanderais plutôt à qui ces choses-là arrivent?
— Ah! tu ne cesses de répéter la même chose! Tu n'as guère d'indulgence, Sérioja; tu ne sais pas pardonner!
— Bien, mon oncle, bien; laissons cela. Dites-moi: avez-vous vu
Nastassia Evgrafovna?
— Mon ami; c'est justement d'elle qu'il s'agissait… Mais voici le plus grave: nous avons tous décidé d'aller demain souhaiter la fête de Foma. Sachourka est une charmante fillette, mais elle se trompe. Demain, nous nous rendrons tous auprès de lui, de bonne heure, avant la messe. Ilucha va lui réciter une poésie; ça lui fera plaisir; ça le flattera. Ah! si tu voulais venir avec nous, toi aussi! Il te pardonnerait peut-être entièrement. Comme ce serait bien de vous voir tous deux réconciliés! Allons, Sérioja, oublie l'outrage; tu l'as toi-même offensé… C'est un homme des plus respectables…
— Mon oncle, mon oncle! m'écriai-je, perdant patience, j'ai à vous parler d'affaires très graves et vous le demande encore: qu'advient-il en ce moment de Nastassia Evgrafovna?
— Eh bien, mais qu'as-tu donc, mon ami? C'est à cause d'elle qu'est survenue toute cette histoire qui, d'ailleurs, n'est pas d'hier et dure depuis longtemps. Seulement, je n'avais pas voulu t'en parler plus tôt, de peur de t'inquiéter. On voulait la chasser, tout simplement; ils exigeaient de moi son renvoi. Tu t'imagines ma situation!… Mais, grâce à Dieu, voici tout arrangé. Vois-tu, je ne veux rien te cacher; ils m'en croyaient amoureux et se figuraient que je voulais l'épouser, que je volais à ma perte en un mot, car ce serait en effet ma perte; ils me l'ont expliqué… Alors, pour me sauver, ils avaient décidé de la faire partir… Tout cela vient de maman et d'Anna Nilovna. Foma n'a encore rien dit. Mais je les ai tous dissuadés et j'avoue t'avoir déclaré officiellement fiancé à Nastenka. J'ai dit que tu n'étais venu qu'à ce titre. Ça les a un peu tranquillisés, et maintenant, elle reste, à titre d'essai, c'est vrai, mais elle reste. Et tu as même grandi dans l'opinion générale quand on a su que tu recherchais sa main. Du moins, maman a paru se calmer. Seule, Anna Nilovna continue à grogner. Je ne sais plus qu'inventer pour lui plaire. En vérité, qu'est-ce qu'elle veut?
— Mon oncle, dans quelle erreur n'êtes-vous pas? Mais sachez donc que Nastassia Evgrafovna part demain, si elle n'est pas déjà partie! Sachez que son père n'est venu aujourd'hui que pour l'emmener! C'est dès à présent décidé: elle-même me l'a déclaré aujourd'hui et elle m'a chargé de vous faire ses adieux. Le saviez-vous?
Mon oncle restait là, devant moi, la bouche ouverte. Il me sembla qu'un frisson l'agitait et que des gémissements s'échappaient de sa poitrine. Sans perdre un instant, je lui fis un récit hâtif et détaillé de mon entretien avec Nastia. Je lui dis ma demande, et son refus catégorique, et sa colère contre lui, qui n'avait pas craint de me faire venir. Je lui dis que, par son départ, elle espérait le sauver de ce mariage avec Tatiana Ivanovna. En un mot, je ne lui cachai rien et j'exagérai même, intentionnellement, tout ce que ces nouvelles pouvaient avoir de désagréable pour lui, car j'espérais lui inspirer des mesures décisives à la faveur d'une grande émotion. Son émotion fut grande en effet. Il s'empoigna la tête en poussant un cri.
— Où est-elle, sais-tu? Que fait-elle en ce moment? parvint-il enfin à prononcer, pâle d'effroi. Puis il ajouta avec désespoir: - - Et moi, imbécile, qui venais ici, bien tranquille, croyant que tout allait le mieux du monde!
— Je ne sais où elle est maintenant; mais tout à l'heure, quand ces cris ont éclaté, elle courut vous trouver pour vous dire tout cela de vive voix. Il est probable qu'on l'a empêchée de vous rejoindre.